26.08.2008
Déjà-vu
Comme à mon arrivée, l'air est chaud, moite, et il ne fait pas bon se retrouver dehors sous une pluie de mousson.
Et en conséquence, comme à mon arrivée, Krol Ko est de nouveau sous la flotte. Et Eng Many a encore dû déménager parce que la cabane dans laquelle il vit est dans l'eau jusqu'au nombril. Alors se déplacer d'une maison à l'autre tient du numéro de funambule.
Comme à mon arrivée, il y a une épidémie de dengue à Champus Khaèk.
Comme à mon arrivée, c'est l'effervescence parce qu'après une année choyés en foyer à Phnom Penh, les étudiants prennent leur envol. A eux de gérer leur argent pour payer le loyer, les factures d'eau et d'électricité, les fournitures scolaires, les habits, la nourriture, l'entretien du vélo, ...
Et pour les remplacer, il y a un groupe d'étudiants encore tout timides, qui trouvent que Phnom Penh est une ville "strange", pas juste plus rapide, ou avec plus de traffic, ou plus grande, mais "strange".
J'ai une impression de déjà-vu.
Mais bon, en un an, il s'est passé des choses. A Krol Ko, comme à Champus Khaèk, comme à Samaki, comme à Takéo, comme à Phnom Penh, comme à Phnom Basset, je connais les filleuls par leur prénom. Et parfois, je connais aussi les mamans ou les papas ou les frères et soeurs des filleuls.
Et Vireak a appris à lire, comme Srey Noch, et Pisey, et Phirum, et Veasna.
Et puis, Sonia a une nouvelle maison, et moi, je suis invitée à dîner chez son parrain et sa marraine à Paris.
Et la petite Somnang, qui m'avait tant effrayée au début, tant elle était petite, et chétive, et peu éveillée, voilà qu'elle sourit, qu'elle gazouille, qu'elle va bientôt marcher, qu'elle est beaucoup moins souvent malade.
En un an, 23 noms se sont ajoutés à ma liste de contacts Skype. Et du coup, je reçois des petits messages à toute heure de la journée. Et même maintenant qu'ils sont partis de la maison, je suis sur leur dos à les encourager à étudier. "Go back to your work right now :@"
Quand c'est Hoh, c'est "Hi Mum, have lunch yet?".
Socheat, lui, a toujours été plus réservé. Il crée de la distance, s'en tient au "Good afternoon aunt Eva"
Et puis y'a Chhorvorn : "Hello sister, have a nice lunch today"
Enfin vous avez compris, je fais partie de la famille maintenant.
Oui, parce que après un an, j'ai un filleul au Cambodge, Mithona ("Tchumrirbsour Mak !")
Et un grand-petit frère, Chhorvorn.
"Bang srey, tu vas nous manquer. Quand est-ce que tu reviens?"
Mais je suis pas partiiiiii-euh !
Mais bon, moi, au moins, je sais que je vais revenir, et j'ai intérêt à rester au moins aussi longtemps que cette fois-ci, parce que sinon je n'aurai jamais le temps de tout faire.
J'ai pas encore visité le Rattanakiri, Kampong Cham, Kratie. Ni consacré assez de temps à la région de Kampot. Et puis, peut-être qu'à ce moment-là, il y aura une super route pour aller à Preah Vihear, et plus aucun risque d'être prise en sandwich entre des Khmers et des Thaïlandais armés jusqu'aux dents.
Il faut que j'aille voir 220 familles dans 6 programmes différents. Mithona commence déjà à s'entraîner pour le concert qu'il m'a promis.
Hoh, Kim Heng, Borin, Seyha, qui seront salariés avant moi, tout compte fait, ont dit qu'ils m'offriraient un teukelok au boui-boui du coin, celui où Héloïse et moi on avait établi note QG.
On se fera sûrement un dîner à la Marmite avec Chanroeun, pour que je puisse évaluer son niveau de français.
Et puis je suis d'ores et déjà invitée chez Chhorvorn à côté de Banteay Chhmar.
Je pars, pour mieux revenir...
16:23 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
02.08.2008
Turetuoh
L’autre jour, au bureau, Thary a reçu un coup de fil, et m’a ensuite annoncé qu’elle me demandait deux jours et demi de congés, parce que cette année, elle surveille les épreuves du baccalauréat, du 4 au 6 août.
Ce qui m’a fait penser que pour une fois, j’ai échappé au présentateur du JT qui dit « Ce matin, 500 000 lycéens en classe de Terminale ont planché pendant 4 heures sur le sujet de philosophie, la première épreuve du baccalauréat. » Et d’énumérer la liste des sujets par section, et les adresses de sites Internet où on peut trouver un corrigé.
Je vais pas vous mentir, y’a des choses qui me manquent au Cambodge. C’est pas pour rien qu’avec Héloïse, on se ressource à la Marmite, entre autres hauts lieux de la gastronomie française à Phnom Penh.
Le métro. Le bon pain. Les douches chaudes. Les balades à pied dans Paris où on peut lever le nez pour lorgner les immeubles Haussmanniens sans craindre de se cogner dans l’étal d’un vendeur ambulant qui a investi le trottoir.
Mais la télé française, je pourrais m’en passer encore pendant vingt-six mois au moins.
17:55 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
24.07.2008
Non, je ne rentre pas tout de suite tout de suite quand même...
L'autre jour, au bureau EdM de Phnom Penh, Héloïse poussait les hauts cris parce qu'on avait reçu un mail d'Asnières, nous exhortant à rester tranquillement chez nous et à ne pas tenter le diable en période d'élections.
Héloïse, ça l'enquiquinait parce qu'elle bouge tout le temps, qu'elle joue un peu contre la montre ces derniers temps pour voir une dernière fois tous ses programmes avant l'arrivée de sa remplaçante Sabrina.
Moi, j'ai juste reporté un rendez-vous avec mon cousin Sam, qui a beau vivre en France, c'est au Cambodge qu'on se rencontre...
Ce matin, alors qu'Héloïse est à Sisophon malgré les instructions de Damien, mais avec la bénédiction de l'ours Martin, alors que Ludo et Margaud coulent des jours heureux à Siem Reap (un temps, ils envisageaient de faire un crochet par Preah Vihear aussi), ma boîte mail s'est ouverte sur ça :
"TRES URGENT !
Chers Bambous,
Comme Martin vous l'a stipulé aujourd’hui par téléphone, et face à l’escalade des tensions au Cambodge, il vous est expressement demandé de rejoindre demain matin 24 juillet 08, le centre EDM de Sisophon avant un rappatriement vers Bangkok !
D’ici là, restez chez vous et ne sortez pas pendant la nuit ! Nous comptons sur vous pour respecter et faire respecter scrupuleusement ces consignes !
Martin est disponible pour répondre à vos questions.
A bientôt
Stéphane"
Ni une ni deux, j'appelle Martin qui est censé m'avoir informée depuis hier de mon rapatriement immédiat vers Bangkok, et qui en fait tombe des nues.
Bon, je vais pas vous mentir pour vous rassurer, même à toi Mamie, c'est vrai qu'on a un peu du mal à comprendre ce qui leur passe par la tête à tous, particulièrement à la frontière avec la Thaïlande. Mais bon, jusqu'ici, à Phnom Penh, si on ne lit pas les journaux, on a l'impression que la seule chose qui sorte de l'ordinaire, c'est les élections, et ça ne justifie pas un rapatriement.
6 heures (et un coup de fil de Papa-un-peu-alarmé-quand-même) plus tard, la décision tombe : "C'est bon, Eva, tu peux rester!"
Je suis à moto derrière LONG Saroeun, j'ai fait de la gymnastique pour pouvoir enlever mes lunettes et mon casque d'une seule main, en tenant le téléphone de l'autre, et je suis trempée parce que j'ai oublié ma cape de pluie. Mais malgré tout, y'a comme un grand poids qui s'envole de ma poitrine.
Rentrer en France, je commence à m'y faire. Je m'y prépare. Je tourne et retourne cette idée dans ma tête. Je mé réjouis de revoir ma famille, mes amis.
Mais partir d'ici du jour au lendemain, sans dire au revoir à personne, ni à toutes ces familles auxquelles je suis très attachée, ni à ma famille à Preah Prasab et Kompong Thom, ni aux étudiants, parce qu'ils reviennent quelque jour avant mon départ, rentrer comme ça, je ne suis pas sûre d'en être capable.
18:09 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
28.06.2008
Boh Tchnaot
Ce matin à 8h, Margaud et Ludovic avaient organisé une conférence pour les étudiants, sur le thème "One month before the elections. Political life in Cambodia".
Les intervenants étaient deux khmers, l'un employé de l'ONG Buddhism for Development, avec laquelle Enfants du Mékong a un partenariat, l'autre journaliste chez K-Set.
Hors de question de prendre parti. Même entre eux, même quand je leur demande, la plupart des garçons gardent leurs opinions politiques pour eux.
Au Cambodge, où la notion d'intimité n'existe pour ainsi dire pas, la politique est une affaire privée.
8h, c'est aussi l'heure à laquelle j'ai été réveillée en grande fanfare par le camion de l'antenne du CPP de la rue 590 à Tuol Kork dont les haut-parleurs inondaient le quartier de... "Sarika kaèv...".
Je vous explique, c'est la seule chanson que je connaisse en khmer, et encore, j'ai tout oublié à partir du deuxième vers.
Du coup, je me suis dressée dans mon lit, pas contente d'être réveillée comme ça, mais émue d'entendre cette chanson-là en particulier, et j'ai écouté les paroles. Et voilà que, pour le peu que j'en comprenais, ça parlait non pas des aventures d'un petit merle, mais du "kenapak protcheachun" (le CPP en khmer), du 7 janvier 1979, de la municipalité au grand complet (CPP), du commandant en chef des armées (c'est mon voisin aussi, alors faut le ménager, re-CPP), de Samdech divers et variés (CPP, encore et toujours) et de leur intégrité, de leur fidélité, de leur dévouement, tant au Parti qu'au peuple khmer, de leur certaine idée du Cambodge.
Ils sont très forts. Ils ne reculent devant rien.
Ils ont aussi placardé sur les portails de toutes les maisons du quartier leur programme (du moins, j'imagine que c'est le programme, parce que je n'ai pas eu le courage de l'éplucher).
A l'antenne du CPP de la rue 590 à Tuol Kork, il y a des réunions politiques tous les week-ends. Ils invitent des convaincus qui applaudissent à toutes les phrases, et des moins convaincus qui se sentent obligés d'applaudir parce qu'ils sont en situation d'infériorité. Bien entendu, tous ceux qui applaudissent se voient décerner un sarong à la fin de l'après-midi.
Et depuis quelques jours, c'est la fête. Des banderoles flottent dans le vent et la nuit, ils allument des guirlandes de couleur, c'est chou. J'ai dit aux garçons que les membres du CPP fêtaient déjà leur victoire.
"Eva, you talk like Radio Awmal [la guêpe], the radio which always criticizes the government."
Je leur ai dit que No les mecs, I'm not like that.
Et puis j'ai conseillé à Vanntean de faire attention avec son ballon de foot, de pas l'envoyer dans la cour de l'antenne du CPP de la rue 590 à Tuol Kork.
"They would not give it back to you unless you promise to vote for them."
10:52 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
06.06.2008
Kru Pèt rirb kaa
Ces temps-ci, les programmes enfants de Phnom Penh, c'est pas la fête.
Alors quand, après m'avoir demandé de lui payer son salaire pour la première fois depuis dix mois (d'habitude, c'est plutôt "Docteur, il faut me pardonner, je pensais vous payer, ça ne vous dérange pas?"), Sokrey m'a tendu une enveloppe très pompeuse, crème avec des écritures dorées, en un mot, kitsch, j'ai senti mon coeur s'alléger.
Sokrey, c'est l'interne en médecine qui fait les visites médicales dans les programmes de parrainage, et il m'a invitée à "manger son mariage".
Avec Héloïse, ça faisait un moment qu'on avait envie d'aller se déguiser en Khmères, et de faire des photos kitschissimes tellement honteuses qu'on aurait pu se faire chanter mutuellement ensuite.
Du coup, je l'ai débauchée, et on est partie vers 14h30, oh, et puis non 15h, oh, et puis en fait 15h30 ce sera bien suffisant, oh et puis on est pas obligées d'y être à 16h30 comme le dit l'invitation, parce que de toute façon on est seulement invitées à manger et que personne ne mange à cette heure-là.
Il nous a fallu seulement 15 minutes d'errance dans les rues de Phnom Penh, à la recherche de la boutique de nos rêves, de celles qui louent des robes pour la journée, pour regretter de ne pas être parties plus tôt. D'abord, on se déplaçait en moto-talon, et j'ai toujours pas compris comment elles font, les Khmères, pour conduire une moto avec des échasses.
Ensuite, ma vanité en a pris un sacré coup. Ben oui, depuis que je suis arrivée, j'ai maigri. Pas mal, quand même. Y'a bien quelques remarques des garçons qui auraient dû me mettre la puce à l'oreille (la dernière en date est signée Vichhay, qui est pourtant le gentleman de l'équipe : "Eva, niam baay tik, pontaè thom !" Eva, tu manges peu, mais tu es grosse), mais rien venant d'eux ne me blesse, alors j'avais fermé les yeux.
Mais dans chaque boutique où nous sommes entrées, la réponse était la même : "Oui, nous avons des robes à louer, mais seulement des toutes petites, pas des grosses."
Donc bref, on allait à notre premier-mariage-khmer-au-Cambodge, sans Papa pour me guider de sa main sur l'épaule au milieu de la forêt de Tatas et de Tontons, sans rien à nous mettre, et on allait être en retard.
Et c'est là qu'on est tombées sur cette boutique. Il y avait plein de petites vieilles en train de regarder la télé, et des jeunes couturières prêtes à se mettre en quatre pour nous, et des robes. Les petites vieilles, extra. Les jeunes couturières, adorables. Les robes, kitsches, mais à cette étape de la soirée on était prêtes à tout.
Ensuite, il a fallu passer chez la coiffeuse maquilleuse. On lui a bien précisé de maquiller "tik tik", mais après une demi-heure, on s'est regardées mutuellement et on s'est trouvé une ressemblance avec Barbie.
A ce moment-là, on a voulu essayer une variante du moto-talon : le moto-talon avec une jupe étroite. Casse-gueule, vous avez dit casse-gueule?
La couturière nous l'avait dit : "Vous pouvez pas louper l'endroit". C'était vrai. Le Phka Tchhouk Tip est ni plus ni moins une usine à mariages. "Héloïse, regarde si tu vois pas l'entrée 4A pendant que je lutte pour pas me casser la figure en moto-talon-jupe-étroite.
_ Ouais, attends, je le vois, c'est là où y'a toutes ces femmes voilées."
Et c'est là que je me suis souvenue que Sokrey est Khmer Cham, donc musulman, et que certes on avait l'air de vraies khmères, mais qu'on avait les épaules bien à l'air pour un mariage musulman.
Mais bon, Look Kru Sokrey est une crème (et il a pas une carrure de videur), il nous a laissé rentrer. Une fois à l'intérieur, on s'est rendue compte avec soulagement qu'on n'était pas les seules à porter des tenues qui ne comportaient pas de voile.
Je vais pas vous faire un inventaire de tout ce qu'il y avait sur la table (mais juste dire qu'on a eu de la chance, les mariages musulmans ne font exception au Cambodge : on ne s'y roule pas sous les tables après trois verres d'Angkor Beer), juste fignoler une conclusion.
Le retour a été moins problématique que l'aller : première raison, je me suis souvenu que j'avais glissé une paire de tongs dans mon sac-de-bonze-en-soie-sauvage. Donc, on a fait de la moto-jupe-étroite.
Deuxième raison, tout au long du trajet, tous les gens étaient tellement admiratifs de nos tenues qu'ils nous faisaient une haie d'honneur, ce qui a considérablement réduit le nombre d'accidents-auxquels-nous-avons-échappé-de-justesse.
Et comme, au Cambodge, on rentre d'un mariage à 20h30, juste à temps pour se (re-)mettre à table, mais pas assez tôt pour rendre les costumes au magasin, nous avons eu le droit à une autre haie d'honneur : les étudiants qui n'en finissaient pas de faire l'éloge de nos tenues et de notre maquillage ("Tchogn !! Eva neung Hélou sehaat mèh !!!").
08:11 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
17.05.2008
Cambodian Dream
"Lady, moto?" Ca tombe bien, je suis un peu loin pour rentrer à pied et la pluie menace. Je tourne la tête et vois un petit Khmer à la chemise déchirée sur une moto étincelante et manifestement neuve. Assez atypique.
"Puu, tu as vendu une terre pour acheter ta moto?"
Le mototaxi acquiesce. Avant d'essayer de m'arracher 2 000 riels de plus que le prix habituel, sous prétexte que l'essence est chère.
"Et dis-moi, combien l'as-tu achetée?
_ 1400 $. Neuve. C'est une Série 2007."
Au Cambodge, la spéculation foncière bat son plein. Et les petits agriculteurs qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts avec leur demi-hectare de rizière sont très tentés de la vendre pour se faire chercheur d'or à Phnom Penh. Une fois la vente achevée, l'agriculteur reconverti s'empresse de faire ses paquets, en emballant le prix de la vente, en cash bien sûr, dans un krama, et s'en va à la capitale. Et là, comme posséder une Dream sérombèy est le comble de la classe, ils achètent eux aussi une Dream sérombèy. Quel que soit le prix. De toute façon, ils seront bientôt riches.
Selon le Cambodge Soir, ces motos sont vendues plus vite qu'Honda ne peut les produire. Et c'est comme ça que les prix de la Dream série 2008 sont passés de 1600 à 2200 $ en quelques mois. Et c'est comme ça qu'un agriculteur qui pensait pouvoir se faire construire une villa à Phnom Penh d'ici deux ans se retrouve motodup à vie.
14:19 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
DSK avait raison
L'homo oeconomicus existe. Mais si, vous savez, cet homme idéal, rationnel de A à Z, qui fait ses courses sur un marché où les prix sont déterminés par le jeu de l'offre et de la demande ?
DSK nous l'avait dit, mais on avait du mal à y croire. On le mettait au rang de légendes comme le Dahut ou l'Abominable Homme des Neiges.
Je vais vous faire une confidence. Mais d'abord, il faut me promettre de ne pas trop en parler autour de vous, parce que si cette nouvelle se répandait, l'habitat naturel de l'homo oeconomicus en serait tout bouleversé. C'est déjà pas loin d'être le cas depuis que KFC s'est installé Boulevard Monivong.
Ouvrez grandes vos oreilles, mais restez discrets, voilà le scoop : l'homo oeconomicus n'est pas un être de légende, il existe bel et bien et vit au Cambodge où il prospère.
Sous les traits d'une ming autoritaire aussi bien que d'un petit garçon alléché par la perspective d'engloutir un num paw ou du look ta qui regonfle mes roues de moto de temps en temps, on le rencontre à tous les coins de rue. Il n'y a que peu d'endroits où l'homo oeconomicus se garde d'aller.
Pendant plusieurs mois, je l'ai observé en douce, usant de toutes les ruses, pour devenir moi aussi un parfait homo oeconomicus.
Et voici les résultats de mon enquête :
Remarque préliminaire : Ce n'est pas pour rien qu'on parle du "jeu" de l'offre et de la demande. Comme un bon joueur de poker, l'homo oeconomicus sait rester impassible quand il bluffe.
Donc, étape n°1 : Faire son choix. Ne SURTOUT pas révéler le fond de son coeur. Par exemple, ne pas s'écrier avec entrain "Oooooooooh, Héloïse, t'as vu ? J'adooooooooore ces chaussures !!", mais plutôt, en gardant un visage uni et une bouche pincée : "Cette vendeuse n'a rien de potable."
Etape n°2 : bien observer l'article pour en déceler tous les défauts, avant de le reposer.
Etape n°3 : engager la discussion avec la vendeuse sur un tout autre sujet (ce que DSK n'avait pas pris en compte, c'est que tout rationnel qu'il soit, l'homo oeconomicus perd beaucoup de temps dans la transaction. En même temps, après 10 mois au Cambodge, on est bien obligés de convenir du fait que, tout imperméable qu'elle soit, les Khmers ont une logique bien à eux). La pluie et le beau temps font l'affaire, mais il vaut mieux parler des enfants qui poussent, ou de l'endroit où vous travailez et comment vous avez appris le khmer. Point essentiel en tout cas : mener cette conversation en khmer.
Etape n°4 (et étape cruciale, on est au Cambodge) : faire rire votre interlocuteur.
Remarque intermédiaire : pendant les étapes 3 et 4, regarder ailleurs sans perdre de vue l'objet convoité.
Etape n°5 : aborder le coeur du sujet ("Thlay mane?" - combien ça coûte) en éteignant toute étincelle avide qui risquerait d'embraser la prunelle de vos yeux.
Etape n°6 : à l'annonce du prix de la paire de chaussures de vos rêves, prendre un air pensif, puis déclarer avec aplomb (même si ça n'est pas vrai) qu'elles ne valent pas ce prix.
Etape n°7 : faire part à la vendeuse de tout ces défauts que vous avez recencés l'étape 2.
Remarque n°3 : Généralement, à ce stade de la discussion, la vendeuse vous refile le bébé : "Bang aoy mane?" - combien es-tu prête à payer pour cette merveille?.
Etape n°8 : Annoncer un prix franchement bas, pour lui montrer que certes, je suis Blanche, mais je me fais pas avoir, je sais ce que valent les choses, et ton prix est clairement excessif. Là, elle prend un air dégoûté devant tant de bassesse. Mais généralement aussi, elle baisse un peu le prix qu'elle avait proposé.
Etape n°9 : accepter d'augmenter un peu le prix. Répéter jusqu'à ce que les deux parties aient trouvé un accord.
Etape n°10 (optionnelle, si la vendeuse n'a pas compris le message à l'étape n°8) : Dire "C'est dommage, elles commençaient à me plaire, mais elles sont vraiment trop chère", et s'éloigner vers un autre étal. Si la vendeuse a vraiment exagéré le prix comme vous le pressentiez, elle vous rappelle aussi sec et vous fait une offre correcte. Revenir alors à l'étape n°9.
Et voilà comment, en 9 étapes plus une, l'homo oeconomicus fait se rencontrer l'offre et la demande.
13:38 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
30.04.2008
De la difficulté de trouver des responsables locaux au Cambodge
Dimanche, une fois passée la grosse chaleur, j'ai décidé d'aller me promener.
Je n'avais pas tout à fait de but, juste envie de sortir de chez moi sans prendre la moto, pour une fois, et de découvrir ces coins de Tuol Kork qui ne ressemblent pas au voisinage huppé du bureau.
Inutile d'aller bien loin. Au coin de la rue, il y a un Vietnamien qui vit des ordures que ramassent pour lui une vingtaine de familles de chiffonniers, et qu'il expédie ensuite au Vietnam pour être recyclées.
Puis, à encore cinq minutes de marche, il y a la voie ferrée, sur le bord de laquelle se concentre toute la misère du Cambodge.
Enfin, je suis rentrée dans la pagode de Niek Voine. Dans l'enceinte de la pagode, il y avait une école mal en point, la cour jonchée de détritus.
"Hello, hello", m'ont dit les enfants qui jouaient là.
Et on a engagé la conversation. La plus grande d'entre eux m'a expliqué que l'école était fermée, parce que c'était dimanche. Vu qu'elle me tendait une perche, j'ai dégainé le lexique que je maîtrise le mieux en khmer, celui qui tourne autour de l'école. Et appris qu'elle n'allait pas à l'école, qu'elle y avait été quelques années, mais qu'ensuite, en tant qu'aînée, il avait fallu qu'elle aide sa maman à s'occuper de ses petits frères et soeurs (les autres enfants qui jouaient là).
On s'est baladés un peu, une des petites filles irkait de dégoût parce qu'elle avait posé son pied nu dans la bouillasse qui, au Cambodge, cède toujours à la pluie, et qu'il était tout sale.
J'ai sorti mon appareil, et ils se sont tous agglutinés sur les marches de la pagode pour que je prenne une belle photo de groupe. Puis, il y a eu la phase de commentaire de la photo, celle où on regrette toujours de ne pas avoir un deuxième appareil caché dans la manche.
Ensuite, je leur ai faussé compagnie pour continuer ma balade.
Et là, comme ça arrive souvent quand on est Blanche et qu'on se balade dans une pagode, j'ai été hélée par un groupe de bonze. Ils n'étaient pas en grand apparat, plutôt l'équivalent du krama de mes étudiants quand il fait trop chaud, mais version safran.
Et ils étaient là, à discuter, à fumer, à rire, à jouer avec leurs téléphones portables. Je les ai prévenus, en khmer, je n,e maîtrise pas le langage qu'on emploie pour parler aux bonzes, mais ils avaient plutôt envie de pratiquer leur anglais.
"Are you a tourist?"
"Ah, you work in an organization? What does your organization do?"
"Do you need monks in your organization? Because I would like to help poor children go to school."
Là, je leur ai dit qu'Enfants du Mékong n'avait pas besoin d'eux, mais que les enfants qui avaient besoin d'aide n'étaient pas si difficiles à trouver, qu'il y en avait plein la pagode, et que s'ils avaient un peu de temps à leur consacrer, ils pourraient leur donner des cours de lecture et de maths, et de tout ce qu'ils pourraient leur enseigner.
Je ne sais pas à quel moment de ma tirade je les ai perdus. Quand j'ai parlé d'initiative personnelle peut-être ?
19:38 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
21.04.2008
Julie va avoir du boulot
"Eva, did you hear about the fire near Pèt Look Sang?"
C'était avant le Nouvel An, quand j'avais emménagé au foyer des filles pour quelques jours, et qu'il ne restait là-bas que les plus courageuses, celles qui ont eu une petite semaine de vacances, et bûchent d'arrache-pied pour leur examen de demain, deux jours après la rentrée.
"What happened?"
"They said it was because of the gas. It took two hours to extinguish."
Au Cambodge, il faut payer les pompiers pour qu'ils fassent leur boulot. J'imagine que les riches proprétaires de villas en dur ont été les premiers à négocier un prix, et que les autres, qui n'avaient pas d'argent de toute façon, ont dû attendre leur tour pendant que leurs taudis flambaient.
Ou alors, encore pire, les pauvres habitants d'une maison riquiqui en bois et tôle avaient réussi à convaincre les pompiers d'éteindre leur maison en payant 20 000 riels, quand est arrivé un des propriétaires mentionnés ci-dessus, qui proposait vingt ou quarante fois cette somme, et que le pauvre habitant de la maison riquiqui en bois et tôle a perdu non seulement sa maison riquiqui en bois et tôle, toutes ses possessions, mais aussi les 20 000 riels qu'il avait dans la poche.
Je veux pas dire, mais le gaz, c'est bien commode. Surtout quand les maisons sont toutes serrées dans des rues étroites, et que la plupart des habitants sont partis à la campagne pour rendre visite à leur famille à l'occasion du Nouvel An.
Quand je suis revenue de Preah Prasab, le Cambodia Daily relatait un autre incendie, 49 maisons cette fois. Le 6ème en deux semaines.
En plus d'une odeur de brûlé, il flotte dans l'air comme un souvenir du Building.
19:51 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.04.2008
Srok yeung sngat mèntèn !
Le Nouvel An khmer, ça faisait un mois que les étudiants s'y préparaient.
Ils comptaient les jours qui les séparaient de ce matin où ils pourraient enfin prendre le bus pour retourner au srok. Ils me racontaient avec délice les jeux traditionnels, et les batailles de msaw, et les offrandes à la pagode, et ils avaient arrêté de travailler pour pouvoir mieux y penser.
Puis tout d'un coup, il n'y avait plus personne à la maison, plus de chants, plus de rires, plus de grincements de freins de vélos, plus de "Pros pros, si baay !". Même Veasna, qui n'était pas le dernier à me parler des traditions du nouvel an mais qui trouvait que le voyage était trop cher et envisageait de passer une semaine seul à Phnom Penh, même Veasna est finalement parti.
Il n'y avait plus à la maison qu'un petit gardien maigrichon.
Et pendant que les bambous faisaient la bamboula sur une île thaïlandaise, moi aussi, j'ai pris le bus puis le bac puis la moto pour me rendre dans mon srok komnaeut à moi.
Et là, j'ai appris et compris plein de choses.
J'ai appris ce que veut dire être Khmer avec du sang chinois. Pauvre naïve, ça veut pas seulement dire qu'on possède tous les commerces du pays. Ca veut dire qu'on ne dit pas Bang, ni Ming, ni Ta, ni Yiey, ni Puu, ni Ôm, mais Kong, Maa, Chaè, Kuu, Hea, etc. J'ai pas encore bien compris à qui je dois dire quoi, Papa il faudra tout bien m'expliquer quand tu viendras.
J'ai appris qu'il y a un Theveda pour chaque nouvelle année qui commence, et que la fée de l'an-2552-année-du-Rat aime particulièrement le phlaè levea. J'ai appris que les Thevedas ne "niam" pas, mais qu'ils "saoy", de même que les bonzes "chhaan". J'ai appris que le Theveda de l'an-2552-année-du-Rat entrerait dans la maison le 13 avril à 18h24 précises, et qu'on pouvait surveiller son arrivée sur les chaînes nationales. J'ai appris que si on veut que l'an-2552-année-du-Rat se passe bien, il faut faire des offrandes au Theveda pour qu'il ait envie de rester chez nous.
J'ai appris qu'à trop haute dose, la fumée d'encens pique les yeux.
J'ai appris qu'au Nouvel An, les bouddhistes se rendent à la pagode avec un peu de sable, et qu'à eux tous les villageois recréent chaque année le Mont Méru, qui est à la fois le centre et l'axe du monde dans la cosmologie bouddhique.
J'ai compris que dans batailles de msaw, msaw veut dire talc. J'ai appris qu'il existe une variante à la bataille de msaw, qui se joue avec du charbon (ça part moins bien sur les vêtements) ou avec de grandes bassines d'eau (une bénédiction par ces temps de grande chaleur, mais il y a régulièrement des accidents quand les bassines sont vraiment grandes et que les arrosés sont à moto).
J'ai appris que Srok yeung sngat mèntèn, mais que c'était mieux avant. Qu'avant, les jeunes jouaient à des jeux traditionnels, qu'il y avait partout dans toutes les pagodes des soirées où on danse en rond.
Tout de même, nous sommes allés meul ké roam. Et contrairement à la fois dernière, j'ai réussi à entraîner mes cousins sur la piste de danse.
"Mèc bane Eva ceh roam dochneh?"
J'ai appris que en khmer djeunz, "smaeu na?" veut dire "maong mane?"
J'ai appris à faire la sieste, sur une natte, dans un hamac.
J'ai aussi compris ce que Papa ressent quand il est en réunion, ou dans une soirée avec beaucoup de gens qui parlent et qui rient et que son oreille n'arrive pas à faire le tri. J'ai appris que passé un certain seuil d'incompréhension, il vaut mieux décrocher de la conversation.
J'ai compris que rattraper le temps perdu avec une famille qu'on n'a jamais vue, dont on bredouille la langue, ça demande plus qu'un an de volontariat.
Beaucoup plus.
19:34 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note













