18.03.2008

Les grigris

"Chanroeun, what is it around your waist?"
"This is to protect him. The monks made it." C'est Vannchoeun qui répond.
"Me I don't believe, my father gave it to me before I came to Phnom Penh." Chanroeun s'empresse de mettre les choses au clair.

Plusieurs fois je m'étais interrogée sur l'utilité de ces grigris que je voyais autour de la taille ou du cou des petits enfants nus qui courent partout dans tous me sprogrammes. Ils sont faits d'une ficelle autour de laquelle sont enroulées de petites feuilles d'or recouvertes d'inscriptions sacrées.

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Personnellement, je m'amuse pas mal de ces superstitions.
Je peux me le permettre, je suis déjà passée sous une échelle.

Et pourtant, l'autre soir, je me suis laissée aller à acheter un peu d'espoir.

Avec Héloïse, nous avons accompagné quelques garçons et filles au concert donné à l'occassion de la Journée mondiale de la Femme (feriée au Cambodge) au stade Olympique. Ce concert, qui regroupait toutes les stars khmères les plus populaires, et pas seulement des femmes. Sur la scène s'étalaient en grand les logos des sponsors. Le naga vert et jaune de la compagnie pétrolière Tela, et un flacon de produit pour les toilettes dont je n'ai pas réussi à voir la marque.

Après avoir donné des instructions aux étudiants ("un chevalier servant pour chacune de ces demoiselles, et retour ici à 21h30 précises"), les avoir perdus très vite dans la foule, et regardé pendant 10 minutes des chorégraphies qui, il faut le dire, étaient nulles, nous avons décidé d'aller boire un Teukelok près du marché Orussey. Et c'est en sortant du stade que nous sommes tombées sur un petit homme accroupi par terre devant une couverture parsemée de petits objets plus (petits pendentifs en forme de Bouddha, dents d'un animal non identifié, coquillages) ou moins (espèce de gelée visqueuse et graisseuse qui ressemblait à de la cire jaune, entre autres) reconnaissables.
Il y avait autour de lui une nuée de petits garçons et de motodups ou de chauffeurs de tuk-tuk qui attendaient la fin du concert.

En échange d'un billet de 1000 riels, il saisissait l'objet de votre choix, le serrait fortement entre ses doigts en murmurant des phrases sybillines, puis soufflait quelques dans une corne de buffle et enfin sur l'objet pour lui transmettre un pouvoir protecteur.

Nous avons toutes les deux acheté un grigri...

11.03.2008

YUNG So Chean

Quand j'ai mis les pieds chez OU Channa, j'ai regretté qu'il n'y ait pas plus de filleuls comme lui dans mes programmes. Des filleuls qui ont compris l'opportunité que leur offre le parrainage, qui ont envie de réussir pour ne plus avoir à dépendre d'une ONG et pouvoir aider leur famille à mieux vivre.

Quand j'ai rencontré Dara, je me suis dit que si seulement on avait le temps, on pourrait sélectionner tous les filleuls comme lui, parce que leur motivation nous saute au nez, et non pas parce que leur mère est venue me dire "Neak kru, som mouy", et que j'ai inscrit leur nom sur la liste d'attente, et qu'on a fait la visite, et qu'effectivement ils étaient pauvres, et qu'on se sentait un peu obligés de les aider pour ça.
Ca m'a aussi confirmée dans mon idée que lorsqu'on commence un parrainage, il ne faut pas céder à Asnières, qui dit que les parrains préfèrent les petits bouts de chou trop mignons aux filleuls déjà grands, mais qui ont fait leurs preuves et viennent nous demander de l'aide quand vraiment ils ne peuvent plus s'aider eux-mêmes. Qu'il faut dire aux parents des enfants en Grade 1 de revenir nous voir dans trois ans.

Mais après ça, j'ai rencontré YUNG So Chean.

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YUNG So Chean vit sur la colline de Phnom Basset, dans un petit village perdu au milieu des rizières. So Chean a 14 ans, il étudie en Grade 8 (4ème). Il est parrainé depuis déjà 6 ans.
Je lui ai demandé de me montrer ses cahiers, qui ne sont pas très pleins, mais dans ce village il est difficile de savoir si ce sont les enfants qui ne vont pas à l'école, ou les professeurs qui ont mieux à faire que d'enseigner. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne jugent pas utile de donner des cours supplémentaires.
Je lui ai demandé de lire un petit texte, mais c'était hésitant.

So Chean fait partie de ces filleuls qui vont à l'école pour toucher le parrainage, et pour qui les travailleurs sociaux d'Enfants du Mékong, à plus forte raison le Bambou, sont des flics.

Donc moi, j'étais un peu déçue.

C'était avant d'apprendre que la maman de So Chean s'est remariée, et vit à des kilomètres de Phnom Basset, sur la route d'Oudong, avec ses trois derniers enfants. C'est avant d'apprendre que, du coup, So Chean vit dans la maison de son grand frère, qui a 28 ans, est marié, a un enfant, et tente de gagner sa vie en grimpant aux palmiers. C'était avant d'apprendre que deux autres grands frères de So Chean vivent aussi là, et qu'eux aussi montent aux palmiers.

C'était avant d'apprendre que, de sa famille, So Chean est le seul qui soit allé à l'école aussi longtemps, et surtout que ni le frère aîné, ni sa femme, n'ont jamais eu l'occasion de mettre les pieds à l'école.

C'est pourtant fréquent de rencontrer des parents de filleul qui n'ont jamais été à l'école, mais la raison pour laquelle ça m'a frappé cette fois, c'est parce que ça se sentait. Tout, dans l'attitude de la femme, dans ses réponses, ou plutôt son absence de réponse à mes questions, et son absence tout court, tout indiquait qu'elle était complètement ignare.

Et face à cette famille, je me suis vue obligée de renoncer à mon idéal de filleul parfait, et d'admettre que même quand le filleul n'est pas motivé, quand il n'a pas trouvé la lumière, il arrive que le parrainage serve à quelque chose. Je doute que So Chean passe le bac, je doute même qu'il suive une formation professionnelle, mais lorsqu'il sera père de famille, j'ose croire qu'il poussera ses enfants à aller à l'école, même si personne n'est là pour le pousser lui.

Je n'en ai pas ressenti de soulagement pour autant.

10.03.2008

MEACH Dara

C'était une visite de routine chez Rattana. Rattana est un filleul de Takéo, en Grade 9. Il travaille d'arrache-pied pour obtenir son diplôme et passer au lycée.

C'était une visite de routine. On demandait à Rattana s'il allait à l'école régulièrement, s'il suivait des cours supplémentaires et lesquels, ce que faisaient ses parents et ses grands frères et soeurs, si d'autres personnes habitaient dans la même maison.

Rattana a désigné le jeune garçon qui nous observait depuis le début de la visite. Avec Monorum, on ne s'en était pas formalisées, nous avons l'habitude que nos visites se transforment en spectacles auxquels tous les voisins veulent à tout prix assister.

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Assez vite, nous avons appris que Dara est le 2ème d'une famille de 7 enfants, et le seul garçon. Ses parents sont agriculteurs, au détail près qu'ils ne possèdent pas de terre. Ils récoltent un tout petit peu de riz, en donnent une partie au propriétaire de la rizière, en vendent une autre pour acheter de la nourriture. Au total, ce qui reste de la récolte leur permet de manger pendant deux mois.
La maison est construite sur un terrain situé au milieu de nulle part, qui ne leur appartient pas non plus, une belle maison sur pilotis, mais en fait mangée par les termites.

Le papa a une maladie de peau qui le démange horriblement et l'empêche de travailler. Elle se manifeste par des plaques rouges sur tout le corps. La maman cultive un petit potager, mais elle passe surtout beaucoup de temps à s'occuper de ses filles les plus jeunes. Deux d'entre elles vont à l'école.
Quant à l'aînée, elle a 16 ans et vient de se marier.

Quand nous avons demandé à la maman si la famille avait des dettes, elle a eu un petit rire, un rire gêné typiquement khmer, et nous a dit qu'elle n'avait jamais osé emprunter de l'argent parce qu'elle savait très bien qu'elle n'aurait pas les moyens de le rembourser.

Et dans toute cette misère, il y a Dara. Dara qui vit chez son oncle parce que comme ça, il peut avoir quelques centaines de riels pour aller à l'école, et parfois, quelques centaines de plus pour suivre des cours supplémentaires.
Dara qui vit chez son oncle parce que comme ça, il peut demander à Rattana de le déposer à l'école en vélo ou de l'aider à bien comprendre les maths, sa matière préférée.
Dara qui, l'après-midi et le week-end, travaille avec son oncle pour le remercier de l'aider à aller à l'école.
Dara qui, quand on lui a demandé ce qu'il voulait faire plus tard, a regardé Monsieur LONG Saroeun pensivement et dit : "Comme toi, Puu".

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Dara qui mérite bien un parrainage.

08.03.2008

Sur les trottoirs de Phnom Penh (4)

Travailler dans le bureau d'Enfants du Mékong à Phnom Penh, ça offre de sacrés privilèges. Pour les besoin de cet article, je n'en mentionnerai qu'un seul : les toilettes top luxe réservés aux bambous et aux employés khmers.

Le fonctionnement est simple : il y a une clé, originalement étiquetée "WC", suspendue à un clou près de la porte du bureau. Quand la clé y est, les toilettes sont libres. Quand la clé n'y est pas, il arrive que ce soit parce que les toilettes sont occupés. Mais, souvent, c'est parce qu'on a malencontreusement perdu la clé.

Je ne sais pas si c'est que les bambous sont prévoyants, ou s'ils apprennent de leurs erreurs, toujours est-il qu'il y a toujours un doubles de la clé des toilettes suspendu à un autre clou dans le bureau. M'enfin, on les perd à un tel rythme, qu'il faut régulièrement faire un double du double.

Là encore, c'est pas bien compliqué :

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Sur le Boulevard Nerhu, les faiseurs de copies de clés sont espacés de 20 mètres environ. Il n'y a plus qu'à faire son choix.

Et les faiseurs de copies de clés du Boulevard Nerhu, ça n'a rien à voir avec la Photocopierie - Cordonnerie - Clés de Saint-Quentin en Yvelines (même si là-bas aussi, la dame est khmère). Vu que le client a le nez sur la machine, je suis devenue une experte en faisage de copies de clés.

Petit bonus, c'est aussi là qu'on peut acheter les clés de moto par trousseaux entiers.
Pourquoi faire ?
Il me suffira de vous dire que pour conduire nos motos respectives, Héloïse et moi, nous utilisons la même clé.

07.03.2008

Hoh ne chante plus

Hoh ne chante plus. 

En khmer, Hoh veut dire voler. Et pourtant non, ce n'est pas le prénom de notre rossignol.

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D'habitude, Hoh chante tout le temps. En travaillant, en faisant sa lessive, en prenant sa douche, en se regardant dans le miroir, en mettant la table, en nettoyant la table. Hoh chante tout le temps.

Il parle beaucoup, aussi. Et fort.

Bref, quand Hoh est à la maison, tout le monde le sait.

 

Hier, je suis rentrée, et y'avait comme un silence dans la maison. Alors je me suis mise à sa recherche, pour être sûre.
J'ai pas eu à aller bien loin. Il était couché sous sa moustiquaire, alors qu'il était presque l'heure de manger et qu'à cette heure-là ils sont tous tellement affamés qu'ils sont intenables.

"Hoh, is there something wrong?"
"No, Eva, everything is okay."
"But Hoh, I don't hear you sing anymore."

Oui, parce qu'après six mois de Cambodge, on ne me la fait plus. Il n'y a pas de "ât èy té" qui tienne, ni de "everything is okay" d'ailleurs.
Hoh ne chante plus, c'est un signe.

Bref, il était un peu réticent, mais voilà, Hoh a eu son grand frère au téléphone, et il a appris que sa maman était malade.
Elle est veuve, et il n'y a personne au village pour prendre soin d'elle. Hoh ne peut pas rentrer, il a des examens à la fin de la semaine, et encore la semaine d'après, et la semaine d'après-après.

"Did your mother see a doctor?"
"I don't know how to explain you, the doctor cannot cure her. Sometimes she can cure herself. But I love my mother very much. I would like to be with here to take care of her."

Y'avait presque des larmes dans ses yeux. Parce que sa maman a plein de monstres dans la tête et que Hoh se sent impuissant à l'en débarrasser. Faut dire que le Banteay Meanchey, c'est un coin où il doit y avoir pas mal de fantômes. Là-bas plus qu'ailleurs au Cambodge, la période khmère rouge est loin d'être un mauvais souvenir.

Je voudrais bien qu'Hoh se remette à chanter...