21.04.2008
Julie va avoir du boulot
"Eva, did you hear about the fire near Pèt Look Sang?"
C'était avant le Nouvel An, quand j'avais emménagé au foyer des filles pour quelques jours, et qu'il ne restait là-bas que les plus courageuses, celles qui ont eu une petite semaine de vacances, et bûchent d'arrache-pied pour leur examen de demain, deux jours après la rentrée.
"What happened?"
"They said it was because of the gas. It took two hours to extinguish."
Au Cambodge, il faut payer les pompiers pour qu'ils fassent leur boulot. J'imagine que les riches proprétaires de villas en dur ont été les premiers à négocier un prix, et que les autres, qui n'avaient pas d'argent de toute façon, ont dû attendre leur tour pendant que leurs taudis flambaient.
Ou alors, encore pire, les pauvres habitants d'une maison riquiqui en bois et tôle avaient réussi à convaincre les pompiers d'éteindre leur maison en payant 20 000 riels, quand est arrivé un des propriétaires mentionnés ci-dessus, qui proposait vingt ou quarante fois cette somme, et que le pauvre habitant de la maison riquiqui en bois et tôle a perdu non seulement sa maison riquiqui en bois et tôle, toutes ses possessions, mais aussi les 20 000 riels qu'il avait dans la poche.
Je veux pas dire, mais le gaz, c'est bien commode. Surtout quand les maisons sont toutes serrées dans des rues étroites, et que la plupart des habitants sont partis à la campagne pour rendre visite à leur famille à l'occasion du Nouvel An.
Quand je suis revenue de Preah Prasab, le Cambodia Daily relatait un autre incendie, 49 maisons cette fois. Le 6ème en deux semaines.
En plus d'une odeur de brûlé, il flotte dans l'air comme un souvenir du Building.
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17.04.2008
Srok yeung sngat mèntèn !
Le Nouvel An khmer, ça faisait un mois que les étudiants s'y préparaient.
Ils comptaient les jours qui les séparaient de ce matin où ils pourraient enfin prendre le bus pour retourner au srok. Ils me racontaient avec délice les jeux traditionnels, et les batailles de msaw, et les offrandes à la pagode, et ils avaient arrêté de travailler pour pouvoir mieux y penser.
Puis tout d'un coup, il n'y avait plus personne à la maison, plus de chants, plus de rires, plus de grincements de freins de vélos, plus de "Pros pros, si baay !". Même Veasna, qui n'était pas le dernier à me parler des traditions du nouvel an mais qui trouvait que le voyage était trop cher et envisageait de passer une semaine seul à Phnom Penh, même Veasna est finalement parti.
Il n'y avait plus à la maison qu'un petit gardien maigrichon.
Et pendant que les bambous faisaient la bamboula sur une île thaïlandaise, moi aussi, j'ai pris le bus puis le bac puis la moto pour me rendre dans mon srok komnaeut à moi.
Et là, j'ai appris et compris plein de choses.
J'ai appris ce que veut dire être Khmer avec du sang chinois. Pauvre naïve, ça veut pas seulement dire qu'on possède tous les commerces du pays. Ca veut dire qu'on ne dit pas Bang, ni Ming, ni Ta, ni Yiey, ni Puu, ni Ôm, mais Kong, Maa, Chaè, Kuu, Hea, etc. J'ai pas encore bien compris à qui je dois dire quoi, Papa il faudra tout bien m'expliquer quand tu viendras.
J'ai appris qu'il y a un Theveda pour chaque nouvelle année qui commence, et que la fée de l'an-2552-année-du-Rat aime particulièrement le phlaè levea. J'ai appris que les Thevedas ne "niam" pas, mais qu'ils "saoy", de même que les bonzes "chhaan". J'ai appris que le Theveda de l'an-2552-année-du-Rat entrerait dans la maison le 13 avril à 18h24 précises, et qu'on pouvait surveiller son arrivée sur les chaînes nationales. J'ai appris que si on veut que l'an-2552-année-du-Rat se passe bien, il faut faire des offrandes au Theveda pour qu'il ait envie de rester chez nous.
J'ai appris qu'à trop haute dose, la fumée d'encens pique les yeux.
J'ai appris qu'au Nouvel An, les bouddhistes se rendent à la pagode avec un peu de sable, et qu'à eux tous les villageois recréent chaque année le Mont Méru, qui est à la fois le centre et l'axe du monde dans la cosmologie bouddhique.
J'ai compris que dans batailles de msaw, msaw veut dire talc. J'ai appris qu'il existe une variante à la bataille de msaw, qui se joue avec du charbon (ça part moins bien sur les vêtements) ou avec de grandes bassines d'eau (une bénédiction par ces temps de grande chaleur, mais il y a régulièrement des accidents quand les bassines sont vraiment grandes et que les arrosés sont à moto).
J'ai appris que Srok yeung sngat mèntèn, mais que c'était mieux avant. Qu'avant, les jeunes jouaient à des jeux traditionnels, qu'il y avait partout dans toutes les pagodes des soirées où on danse en rond.
Tout de même, nous sommes allés meul ké roam. Et contrairement à la fois dernière, j'ai réussi à entraîner mes cousins sur la piste de danse.
"Mèc bane Eva ceh roam dochneh?"
J'ai appris que en khmer djeunz, "smaeu na?" veut dire "maong mane?"
J'ai appris à faire la sieste, sur une natte, dans un hamac.
J'ai aussi compris ce que Papa ressent quand il est en réunion, ou dans une soirée avec beaucoup de gens qui parlent et qui rient et que son oreille n'arrive pas à faire le tri. J'ai appris que passé un certain seuil d'incompréhension, il vaut mieux décrocher de la conversation.
J'ai compris que rattraper le temps perdu avec une famille qu'on n'a jamais vue, dont on bredouille la langue, ça demande plus qu'un an de volontariat.
Beaucoup plus.
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10.04.2008
Cirng sao
Ce matin, il y avait un petit mot d'Héloïse sur mon bureau.
"Hey Eva,
figure toi que ce matin, les étudiants ont pété le cadenas du portail comme des triple-buses (1)!
... Tu vois, je sens que finalement tu ne vas pas avoir le temps de t'ennuyer (2).
A très vite !
Héloïse" (3)
Après avoir lu ça, je me suis dit qu'en effet, Héloïse venait de me fournir une bonne raison de sortir du bureau, alors j'ai fait ni une ni deux, j'ai enfourché ma moto et je me suis portée au secours des étudiants.
Si j'avais su, je serais restée au bureau.
Finalement, il s'est avéré que se porter au secours des étudiants, ça impliquait seulement de sortir des billets pour acheter un nouveau cadenas, et surtout pour faire 23 copies de la clé (ce qui, ma façon de m'exprimer ne l'indique pas, revenait moins cher que d'acheter le cadenas).
Du coup, je suis allée boulevard Nehru (mais si, vous vous souvenez !) et je me suis arrêtée devant le premier faiseur de copies de clés à droite.
Si j'avais su, j'aurais continué ma route.
Mais sur le moment, vu que la boutique était tenue par deux jeunes assez jeunes pour être des filleuls, je me suis arrêtée. Il devaient être frères. L'aîné semblait avoir mon âge ou un chouïa moins, le plus jeune avait l'âge d'aller à l'école mais je me suis dit qu'il devait être en vacances.
J'ai négocié mon prix : 1 double, 1500 riels, 23 doubles ? Et les ai obtenus pour 1300 riels chacun.
20 minutes plus tard, quand ç'a été fini, les 23 clés limées-polies et enfilées sur des trousseaux, le plus âgé des jeunes m'a demandé si je voulais une facture. Chez EdM, on garde une trace du moindre centime dépensé. Et j'étais reconnaissante au jeune qui m'avait évité d'oublier la facture. Donc oui, je voulais une facture.
Il m'a tendu son tas de factures vierges, et un stylo. Là, j'ai commencé à flairer le problème.
kUnesa Qtty = 23 Unit price = 1300 ¹
Total price = 29 900 ¹
Je l'ai écrite en khmer, mais j'aurais aussi bien pu la faire en allemand, en convertissant les prix en roubles. Il n'y a pas jeté un oeil.
Ensuite, il a pris mon billet de 20 $, et s'est mis en devoir de me rendre la monnaie.
Là encore, il a fallu que je l'aide.
Aujourd'hui, j'ai rencontré un jeune de 20 ans qui ne savait pas lire, pas écrire, pas compter.
Si j'avais su, je serais restée au lit.
NOTES
(1) Insulte khmère pas méchante mais très à la mode à Toul Kork ces dernières semaines. Vous remarquez qu'Héloïse fait des progrès en khmer...
Note sur la note : mettre un mot composé au pluriel est un casse-tête sans fin. Pour autant, je vais faire confiance à Héloïse sur le coup des "triple-buses". Tout de même, elle est capétienne !
(2) Allusion au fait que, après le départ d'Héloïse qui prévoit de dorer pendant une semaine sur une île thaïlandaise avec d'autres bambous, il ne reste au bureau que Sokhour et moi, ce qui n'est pas une perspective très réjouissante. Quand il y a du monde, on est moins efficace au boulot, mais il y a une meilleure ambiance...
(3) Cette note d'Héloïse était très nécessaire, car depuis le départ des Destremau, qui sont allés fêter le Nouvel An khmer à Kampot, je dors au foyer des filles pour leur tenir compagnie.
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08.04.2008
Citadelle des chats
Dans la province de Far West, il y a un (tout) petit village qui s'appelle Banteay Chhmaar. Ca veut dire "citadelle des chats". Il y a des gens qui disent qu'en fait, ce serait une déformation de Banteay Thmââr, la "citadelle de pierre".
Ce qui se tient, vu que Banteay Chhmaar est construit autour des douves d'un temple bâti au XIIème siècle.
Au foyer, il y a un étudiant, Chhorvorn, qui vient de Banteay Chhmaar.
Chhorvorn est le type même du rescapé. Orphelin de père et de mère, il vit avec sa tante et sa grand-mère, dans une petite maison sur pilotis.
Et malgré le peu de moyens de sa famille et l'isolement de Banteay Chhmaar, il a travaillé d'arrache-pied, il a réussi à apprendre l'anglais, il n'a jamais perdu courage. Au contraire. Il est maintenant étudiant au CIST. L'autre soir, il m'a demandé quel était mon but dans la vie. Le sien, c'est de travailler dur maintenant, pour pouvoir décrocher un bon boulot et aider sa famille bientôt. Les études au CIST durent deux ans, mais Chhorvorn a décidé qu'il travaillerait quelques années pour gagner assez d'argent et reprendre des études plus tard.
Banteay Chhmaar est construit autour des douves d'un temple bâti au XIIème siècle, disais-je. Le temple est envahi par la végétation (mais pas comme un Ta Prohm) et complètement éboulé. Si on crapahute entre les blocs pendant cinq minutes et que l'on regarde autour de soi, on s'imagine aisément perdu dans un océan de pierres.
Je vous parle pas de la statue d'Avalokiteshvara-aux-32-bras parce que vous connaissez mes affinités avec le Lonely Planet.
Il paraît que ça n'arrive jamais, mais le jour où je suis allée visiter le temple, il y avait aussi deux touristes français.
L'ONG Agir pour le Cambodge a monté, juste avant de se retirer de Banteay Chhmaar, un projet de "Homestay". Il s'agit d'encourager les touristes à loger chez l'habitant le temps de leur séjour (il n'y a pas d'hôtel à Banteay Chhmaar, mais ai-je vraiment besoin de le préciser?), en leur proposant une grille de prix équitables.
Cela dit, j'ai le sentiment que ces touristes-là avaient fait la route depuis Siem Reap ou Sisophon depuis le matin, et sapprêtaient à y retourner dès qu'ils auraient visité le temple. Parce que j'ai oublié de vous dire aussi qu'il n'y a pas de restaurant à Banteay Chhmaar. Juste deux boui-bouis pour les plus aventureux.
Banteay Chhmaar est construit autour des douves d'un temple bâti au XIIème siècle, leûk ti bèy.
A l'est du temple se trouve le marché. Qu'il me suffise de dire que Banteay Chhmaar, malgré sa position privilégiée entre Samrong et Sisophon, n'est pas vraiment un carrefour commercial.
Au nord la pagode, avec son Bouddha débonnaire en papier mâché.
Au sud, le centre EdM avec les Soieries du Mékong (Youpi, Sothea, un couturier des Soieries, va me faire un sac de bonze en soie...) et la maison des bambous (dont toute l'électricité provient des quatre panneaux solaires juchés sur le toit).
A l'ouest, il y a une petite entreprise de traitement de l'eau des douves créée par l'ONG 1001 Fontaines. C'est cette eau que l'on vend au marché, et que l'on consomme à la pagode et au centre EdM.
Les missions de Banteay Chhmaar, c'est pas seulement le-marché-la-pagode-les-bouibouis-le-temple-1001-Fontaines, c'est aussi une proximité époustouflante avec les gens. Les gens sont accueillants, les filleuls habitent tout près, donc il est facile d'apprendre à bien les connaître, et d'organiser pleins d'activités avec eux.
La contrepartie, c'est que tout se sait dès 6h du matin, même (ou surtout) le nombre de bières que les bambous ont bu la veille.
Je crois que la seule raison pour laquelle les résultats de notre tournoi de coinche n'ont pas fait le tour du village, c'est que jouer aux cartes sans parier, à Banteay Chhmaar, ça n'amuse personne.
Voilà, si maintenant lors d'un cocktail chic vous entendez parler de Banteay Chhmaar, vous pourrez déballer toute votre nouvelle science et vous vanter de savoir que Banteay Chhmaar est construit autour des douves d'un temple bâti au XIIème siècle.
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06.04.2008
Voyage voyage
Le bambou a pris des vacances. Pendant ses vacances, le bambou est allé à Banteay Chmaar puis Samrong, province de Far West, qui, comme son non l'indique, est loin, à l'ouest. Du coup, le bambou en a profité pour tester pour vous de nouveaux transports khmers.
Il y en a qu'on ne présente plus.
Le bus, par exemple... Quelle que soit la compagnie, prendre le bus veut dire s'exposer à un froid polaire, ainsi qu'à une cure exagérée de décibels, généralement sous forme de karaoké khmer. En gros, des images gnangnans de beaux garçons qui se promènent avec de belles jeunes filles dans les rizières, ou regardent des couchers de soleil en s'inondant de mots d'amour. Il y a parfois aussi des ruptures terribles (mais c'est tout le temps la faute de la fille) ou alors, on est témoin de la naissance d'une belle histoire dans un endroit moderne comme un cybercafé ou un concessionnaire Honda.
Malgré la diversité des représentations de ce sujet sans fin qu'est l'amour, on se lasse.
Les compagnies de bus l'ont bien compris, et c'est pour ça qu'après deux heures de karaoké (et deux pauses dans des restaurants pas choisis au hasard), les clips vidéos laissent la place aux comiques. En Europe, on s'amuse beaucoup des aventures de deux amis, un grand tout mince, et un petit tout gros. Au Cambodge, le grand est tout gros et le nain tout mince, mais ils font beaucoup rire aussi.
Le bambou a aussi testé le Camry.
Mes yeux d'Européenne comptaient 5 places dans le véhicule. Tout compte fait, nous avons fait le voyage à 8. 4 derrière, 4 devant. Le chauffeur, qui avait plus de place que nous tous, partageait son siège avec un passager, au-dessus des cuisses duquel il devait passer chaque fois qu'il lui prenait l'envie de changer de vitesse.
La variante, c'est de coincer le huitième passager entre le chauffeur et la portière.
Dans les pick-ups, c'est la même histoire en pire. Les moins pauvres voyagent en cabine, mais le dilemme est grand entre étendre ses jambes ou éviter la barre malencontreusement placée à la hauteur du milieu de la colonne vertébrale. Le dilemme est vite résolu : avec les cahots, on n'évite aucun des désagréments de la cabine.
Si on est aventurier, on peut monter à l'arrière. Les cheveux au vent (impossibles à coiffer), le nez dans la poussière, et, comme toujours à l'étroit. Je crois que sur l'arrière du pick-up plus qu'ailleurs, le nombre de passagers maximum est indéfinissable.
Avec Tchaalott, le bambou a voyagé en compagnie d'une armoire en bois mal finie, qui se déplaçait vers la gauche ou vers la droite dans les virages, et d'une petite vieille toute ridée, toute parcheminée, et imperturbable.

Scratch scratch... (le bambou se gratte l'écorce pour trouver des avantages au voyage en pick-up). On évite les cahots... Non. On est protégé de la poussière... Non plus. De la pluie... Seulement parce que c'est la saison sèche.
Non, mais un avantage du voyage au grand air, c'est de pouvoir observer le paysage. Pour photographier en revanche, c'est plus difficile. Faire de l'art, ou s'accrocher, il faut choisir.
Pour prendre des photos du paysage, le plus sûr est sans doute la vache mécanique.
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