24.07.2008
Non, je ne rentre pas tout de suite tout de suite quand même...
L'autre jour, au bureau EdM de Phnom Penh, Héloïse poussait les hauts cris parce qu'on avait reçu un mail d'Asnières, nous exhortant à rester tranquillement chez nous et à ne pas tenter le diable en période d'élections.
Héloïse, ça l'enquiquinait parce qu'elle bouge tout le temps, qu'elle joue un peu contre la montre ces derniers temps pour voir une dernière fois tous ses programmes avant l'arrivée de sa remplaçante Sabrina.
Moi, j'ai juste reporté un rendez-vous avec mon cousin Sam, qui a beau vivre en France, c'est au Cambodge qu'on se rencontre...
Ce matin, alors qu'Héloïse est à Sisophon malgré les instructions de Damien, mais avec la bénédiction de l'ours Martin, alors que Ludo et Margaud coulent des jours heureux à Siem Reap (un temps, ils envisageaient de faire un crochet par Preah Vihear aussi), ma boîte mail s'est ouverte sur ça :
"TRES URGENT !
Chers Bambous,
Comme Martin vous l'a stipulé aujourd’hui par téléphone, et face à l’escalade des tensions au Cambodge, il vous est expressement demandé de rejoindre demain matin 24 juillet 08, le centre EDM de Sisophon avant un rappatriement vers Bangkok !
D’ici là, restez chez vous et ne sortez pas pendant la nuit ! Nous comptons sur vous pour respecter et faire respecter scrupuleusement ces consignes !
Martin est disponible pour répondre à vos questions.
A bientôt
Stéphane"
Ni une ni deux, j'appelle Martin qui est censé m'avoir informée depuis hier de mon rapatriement immédiat vers Bangkok, et qui en fait tombe des nues.
Bon, je vais pas vous mentir pour vous rassurer, même à toi Mamie, c'est vrai qu'on a un peu du mal à comprendre ce qui leur passe par la tête à tous, particulièrement à la frontière avec la Thaïlande. Mais bon, jusqu'ici, à Phnom Penh, si on ne lit pas les journaux, on a l'impression que la seule chose qui sorte de l'ordinaire, c'est les élections, et ça ne justifie pas un rapatriement.
6 heures (et un coup de fil de Papa-un-peu-alarmé-quand-même) plus tard, la décision tombe : "C'est bon, Eva, tu peux rester!"
Je suis à moto derrière LONG Saroeun, j'ai fait de la gymnastique pour pouvoir enlever mes lunettes et mon casque d'une seule main, en tenant le téléphone de l'autre, et je suis trempée parce que j'ai oublié ma cape de pluie. Mais malgré tout, y'a comme un grand poids qui s'envole de ma poitrine.
Rentrer en France, je commence à m'y faire. Je m'y prépare. Je tourne et retourne cette idée dans ma tête. Je mé réjouis de revoir ma famille, mes amis.
Mais partir d'ici du jour au lendemain, sans dire au revoir à personne, ni à toutes ces familles auxquelles je suis très attachée, ni à ma famille à Preah Prasab et Kompong Thom, ni aux étudiants, parce qu'ils reviennent quelque jour avant mon départ, rentrer comme ça, je ne suis pas sûre d'en être capable.
18:09 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
05.07.2008
La nouvelle
Dans le programme des Filleuls Isolés de Phnom Penh (7-2 pour les initiés), il y a une nouvelle.
Comme leur nom l’indique, les filleuls du programme 7-2 sont isolés. Comme leur nom ne l’indique pas nécessairement, les filleuls du programme 7-2 n’habitent pas tous à Phnom Penh.
En l’occurrence, Chhorvy habite à l’entrée de la ville de Kompong Speu, province de Kompong Speu. C’est pas la porte à côté.
Nous sommes donc partis à 8h30. Saroeun, aux commandes de notre fidèle véhicule, et Eva, à l’arrière, en train de jouer les « Neak Kasaèt » avec son appareil photo.
J’ai mitraillé, alors je vais vous faire un tri…
D’abord, il y avait un gars qui revendiquait son soutien au CPP.
Je dis ca, mais c'est pas un reproche. Il a le droit. Nous sommes dans un pays libre.
Surtout pour les partisans du CPP.
Puis un camion bourré de cochons qui grouikaient tout ce qu’ils pouvaient.
Ensuite, un groupe de gars qui nous faisaient signe.
On s’est arrêtés.
« On se connaît ? »
En fait, c’était juste les rabatteurs des chauffeurs de « lan touris’ » qui vont à Kompong Som ou Krong Kep.
Puis, au fur et à mesure qu’on s’éloignait de Phnom Penh le paysage s’est mis à changer.
D’abord, il y avait de plus en plus de rizières, au milieu desquelles trônaient d’immenses usines bariolées.
Mais paradoxalement, il y avait aussi plus de projets de construction grandioses, alors que ni les agriculteurs qui possèdent un demi-hectare de rizière, ni les ouvrières des usines, n’auront jamais les moyens d’acheter de telles maisons.
Et enfin, y’a eu la montagne.
Au bout de deux heures de moto-photo, on est arrivés chez Chhorvy, qui s’est révélée être une jeune fille qui valait la peine qu’on fasse toute cette route. Elle est en Grade 6 et très motivée par ses études. Depuis deux mois qu’elle et sa mère ont déménagé à Kompong Speu, elle s’est réinscrite à l’école où elle est première de sa classe, et elle suit beaucoup de cours de soutien.
Quand nous avons eu fini cette visite, il était bientôt midi, et pour profiter à fond de notre dernier jour de travail en duo (Ohhh, j’ai oublié de vous dire, j’ai deux nouveaux employés qui arrivent lundi), Saroeun et moi avons décidé de faire du tourisme. Nous avons mangé au marché, acheté le dessert en prévision de faire un pique-nique, et nous voilà repartis, en moto-photo, pour Ompe Phnom. Là-bas, il y a une pagode envahie de singes, puis un Resort dernier cri composé de petites paillotes meublées essentiellement de hamacs.
Dans l’enceinte de la pagode, nous avons résisté vaillamment à une petite vieille qui insistait pour qu’on achète des bananes pour les singes. Du coup, elle a retourné sa veste et proposé de nous vendre des bananes pour les offrir a Bouddha.
Arrivés à la pagode, nous avons rencontré un vieil homme qui nous a lu les lignes de la main. Il avait un don. Oui, je sens votre doute poindre... Eh bien, vous seriez étonnés !!
"Donne-moi ta main gauche, ma fille.
"Oh, toi, tu as le cœur droit, ça se voit. Et là, ça dit que tu aimes les voyages, que si tu restes trop longtemps en un même endroit, tu vas t’ennuyer.
"Ah ma pauvre, tu as le cœur sur la main, mais les gens que tu aides ne te remercient pas. Tu leur prêtes de l’argent, ils ne te le rendent pas." Là, on s’est regardés avec Saroeun, et on s’est dit qu’il était temps que je parte, sinon toute la compta des Programmes enfants va se casser la figure. Le problème, c’est qu’il a redit la même chose à Saroeun quand ç’a été son tour.
Lui comme moi aurons beaucoup de chance au mois de novembre. Je vous tiendrai au courant.
Je vous passe la partie sur cette merveilleuse histoire d’amour que j’ai vécue à l’âge de 17 ans, avant que ce garçon qui étudiait dans ma classe s’en aille et me brise le cœur, parce que le vieil homme se basait essentiellement sur le fait que j’avais 24 ans…
Pour nous remettre de nos émotions, nous avons décidé d’aller faire une sieste au Resort. Maintenant, y’a des photos compromettantes de Saroeun qui traînent dans le bureau, et plus personne ne se fait d’illusions sur le sérieux de l’équipe des Programmes enfants…
13:22 Publié dans Moto Boulot Dodo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28.06.2008
Boh Tchnaot
Ce matin à 8h, Margaud et Ludovic avaient organisé une conférence pour les étudiants, sur le thème "One month before the elections. Political life in Cambodia".
Les intervenants étaient deux khmers, l'un employé de l'ONG Buddhism for Development, avec laquelle Enfants du Mékong a un partenariat, l'autre journaliste chez K-Set.
Hors de question de prendre parti. Même entre eux, même quand je leur demande, la plupart des garçons gardent leurs opinions politiques pour eux.
Au Cambodge, où la notion d'intimité n'existe pour ainsi dire pas, la politique est une affaire privée.
8h, c'est aussi l'heure à laquelle j'ai été réveillée en grande fanfare par le camion de l'antenne du CPP de la rue 590 à Tuol Kork dont les haut-parleurs inondaient le quartier de... "Sarika kaèv...".
Je vous explique, c'est la seule chanson que je connaisse en khmer, et encore, j'ai tout oublié à partir du deuxième vers.
Du coup, je me suis dressée dans mon lit, pas contente d'être réveillée comme ça, mais émue d'entendre cette chanson-là en particulier, et j'ai écouté les paroles. Et voilà que, pour le peu que j'en comprenais, ça parlait non pas des aventures d'un petit merle, mais du "kenapak protcheachun" (le CPP en khmer), du 7 janvier 1979, de la municipalité au grand complet (CPP), du commandant en chef des armées (c'est mon voisin aussi, alors faut le ménager, re-CPP), de Samdech divers et variés (CPP, encore et toujours) et de leur intégrité, de leur fidélité, de leur dévouement, tant au Parti qu'au peuple khmer, de leur certaine idée du Cambodge.
Ils sont très forts. Ils ne reculent devant rien.
Ils ont aussi placardé sur les portails de toutes les maisons du quartier leur programme (du moins, j'imagine que c'est le programme, parce que je n'ai pas eu le courage de l'éplucher).
A l'antenne du CPP de la rue 590 à Tuol Kork, il y a des réunions politiques tous les week-ends. Ils invitent des convaincus qui applaudissent à toutes les phrases, et des moins convaincus qui se sentent obligés d'applaudir parce qu'ils sont en situation d'infériorité. Bien entendu, tous ceux qui applaudissent se voient décerner un sarong à la fin de l'après-midi.
Et depuis quelques jours, c'est la fête. Des banderoles flottent dans le vent et la nuit, ils allument des guirlandes de couleur, c'est chou. J'ai dit aux garçons que les membres du CPP fêtaient déjà leur victoire.
"Eva, you talk like Radio Awmal [la guêpe], the radio which always criticizes the government."
Je leur ai dit que No les mecs, I'm not like that.
Et puis j'ai conseillé à Vanntean de faire attention avec son ballon de foot, de pas l'envoyer dans la cour de l'antenne du CPP de la rue 590 à Tuol Kork.
"They would not give it back to you unless you promise to vote for them."
10:52 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
06.06.2008
Kru Pèt rirb kaa
Ces temps-ci, les programmes enfants de Phnom Penh, c'est pas la fête.
Alors quand, après m'avoir demandé de lui payer son salaire pour la première fois depuis dix mois (d'habitude, c'est plutôt "Docteur, il faut me pardonner, je pensais vous payer, ça ne vous dérange pas?"), Sokrey m'a tendu une enveloppe très pompeuse, crème avec des écritures dorées, en un mot, kitsch, j'ai senti mon coeur s'alléger.
Sokrey, c'est l'interne en médecine qui fait les visites médicales dans les programmes de parrainage, et il m'a invitée à "manger son mariage".
Avec Héloïse, ça faisait un moment qu'on avait envie d'aller se déguiser en Khmères, et de faire des photos kitschissimes tellement honteuses qu'on aurait pu se faire chanter mutuellement ensuite.
Du coup, je l'ai débauchée, et on est partie vers 14h30, oh, et puis non 15h, oh, et puis en fait 15h30 ce sera bien suffisant, oh et puis on est pas obligées d'y être à 16h30 comme le dit l'invitation, parce que de toute façon on est seulement invitées à manger et que personne ne mange à cette heure-là.
Il nous a fallu seulement 15 minutes d'errance dans les rues de Phnom Penh, à la recherche de la boutique de nos rêves, de celles qui louent des robes pour la journée, pour regretter de ne pas être parties plus tôt. D'abord, on se déplaçait en moto-talon, et j'ai toujours pas compris comment elles font, les Khmères, pour conduire une moto avec des échasses.
Ensuite, ma vanité en a pris un sacré coup. Ben oui, depuis que je suis arrivée, j'ai maigri. Pas mal, quand même. Y'a bien quelques remarques des garçons qui auraient dû me mettre la puce à l'oreille (la dernière en date est signée Vichhay, qui est pourtant le gentleman de l'équipe : "Eva, niam baay tik, pontaè thom !" Eva, tu manges peu, mais tu es grosse), mais rien venant d'eux ne me blesse, alors j'avais fermé les yeux.
Mais dans chaque boutique où nous sommes entrées, la réponse était la même : "Oui, nous avons des robes à louer, mais seulement des toutes petites, pas des grosses."
Donc bref, on allait à notre premier-mariage-khmer-au-Cambodge, sans Papa pour me guider de sa main sur l'épaule au milieu de la forêt de Tatas et de Tontons, sans rien à nous mettre, et on allait être en retard.
Et c'est là qu'on est tombées sur cette boutique. Il y avait plein de petites vieilles en train de regarder la télé, et des jeunes couturières prêtes à se mettre en quatre pour nous, et des robes. Les petites vieilles, extra. Les jeunes couturières, adorables. Les robes, kitsches, mais à cette étape de la soirée on était prêtes à tout.
Ensuite, il a fallu passer chez la coiffeuse maquilleuse. On lui a bien précisé de maquiller "tik tik", mais après une demi-heure, on s'est regardées mutuellement et on s'est trouvé une ressemblance avec Barbie.
A ce moment-là, on a voulu essayer une variante du moto-talon : le moto-talon avec une jupe étroite. Casse-gueule, vous avez dit casse-gueule?
La couturière nous l'avait dit : "Vous pouvez pas louper l'endroit". C'était vrai. Le Phka Tchhouk Tip est ni plus ni moins une usine à mariages. "Héloïse, regarde si tu vois pas l'entrée 4A pendant que je lutte pour pas me casser la figure en moto-talon-jupe-étroite.
_ Ouais, attends, je le vois, c'est là où y'a toutes ces femmes voilées."
Et c'est là que je me suis souvenue que Sokrey est Khmer Cham, donc musulman, et que certes on avait l'air de vraies khmères, mais qu'on avait les épaules bien à l'air pour un mariage musulman.
Mais bon, Look Kru Sokrey est une crème (et il a pas une carrure de videur), il nous a laissé rentrer. Une fois à l'intérieur, on s'est rendue compte avec soulagement qu'on n'était pas les seules à porter des tenues qui ne comportaient pas de voile.
Je vais pas vous faire un inventaire de tout ce qu'il y avait sur la table (mais juste dire qu'on a eu de la chance, les mariages musulmans ne font exception au Cambodge : on ne s'y roule pas sous les tables après trois verres d'Angkor Beer), juste fignoler une conclusion.
Le retour a été moins problématique que l'aller : première raison, je me suis souvenu que j'avais glissé une paire de tongs dans mon sac-de-bonze-en-soie-sauvage. Donc, on a fait de la moto-jupe-étroite.
Deuxième raison, tout au long du trajet, tous les gens étaient tellement admiratifs de nos tenues qu'ils nous faisaient une haie d'honneur, ce qui a considérablement réduit le nombre d'accidents-auxquels-nous-avons-échappé-de-justesse.
Et comme, au Cambodge, on rentre d'un mariage à 20h30, juste à temps pour se (re-)mettre à table, mais pas assez tôt pour rendre les costumes au magasin, nous avons eu le droit à une autre haie d'honneur : les étudiants qui n'en finissaient pas de faire l'éloge de nos tenues et de notre maquillage ("Tchogn !! Eva neung Hélou sehaat mèh !!!").
08:11 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
17.05.2008
Au magasin de riz
Quand je suis arrivée et que j'ai dû faire ma première commande, j'ai trouvé que la vendeuse de riz n'était pas une femme commode.

Faut dire, je n'avais pas l'argent (parce que pas la signature pour accéder aux milliers déposés sur le compte en banque) et je lui ai demandé, la bouche en coeur, après une semaine de Cambodge, de me faire crédit de 1400 $.
Normal, dans un tel contexte, que je l'aie vue rappliquer le lendemain avec son bras droit et son bras gauche (sa soeur cadette et son mari) pour réclamer l'argent, ou, à défaut, une reconnaissance de dettes que j'ai écrite en français, signée et fait traduire par M. HO Saroeun (oui, ce que je vous raconte s'est passé il y a longtemps).
Et puis, ensuite j'ai compris le système, je venais toujours avec la somme exacte, en billets de 100, mais elle avait pas l'air beaucoup plus commode. Et souvent, elle protestait parce que les billets que je lui apportais étaient un peu sales, ou un tout petit peu déchirés, ou un tout petit petit peu gribouillés. Il fallait que je les change.
A côté de ça, il y a le petit grand-père et la petite grand-mère du magasin de denrées, qui m'avancent une chaise, et nous offrent une bouteille d'eau par personne pour chaque distribution, et m'ont donné de la pastèque un jour où j'étais venue toute seule faire une comande et qu'il faisait très chaud.
Mais quand même, peu à peu, la vendeuse du magasin de riz s'est détendue. Elle est toujours intraitable en ce qui concerne les billets de 100, mais elle m'appelle Kagna, et ça la rend moins intimidante.
Et l'autre jour, en regardant des photos que j'avais faites récemment, je l'ai découverte sous un jour tout nouveau, celui de la petite fille qui manigance une farce avec ses copines.
14:42 Publié dans Moto Boulot Dodo | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note



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