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17.05.2008

Au magasin de riz

Quand je suis arrivée et que j'ai dû faire ma première commande, j'ai trouvé que la vendeuse de riz n'était pas une femme commode.

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Faut dire, je n'avais pas l'argent (parce que pas la signature pour accéder aux milliers déposés sur le compte en banque) et je lui ai demandé, la bouche en coeur, après une semaine de Cambodge, de me faire crédit de 1400 $.
Normal, dans un tel contexte, que je l'aie vue rappliquer le lendemain avec son bras droit et son bras gauche (sa soeur cadette et son mari) pour réclamer l'argent, ou, à défaut, une reconnaissance de dettes que j'ai écrite en français, signée et fait traduire par M. HO Saroeun (oui, ce que je vous raconte s'est passé il y a longtemps).

Et puis, ensuite j'ai compris le système, je venais toujours avec la somme exacte, en billets de 100, mais elle avait pas l'air beaucoup plus commode. Et souvent, elle protestait parce que les billets que je lui apportais étaient un peu sales, ou un tout petit peu déchirés, ou un tout petit petit peu gribouillés. Il fallait que je les change.

A côté de ça, il y a le petit grand-père et la petite grand-mère du magasin de denrées, qui m'avancent une chaise, et nous offrent une bouteille d'eau par personne pour chaque distribution, et m'ont donné de la pastèque un jour où j'étais venue toute seule faire une comande et qu'il faisait très chaud.

Mais quand même, peu à peu, la vendeuse du magasin de riz s'est détendue. Elle est toujours intraitable en ce qui concerne les billets de 100, mais elle m'appelle Kagna, et ça la rend moins intimidante.

Et l'autre jour, en regardant des photos que j'avais faites récemment, je l'ai découverte sous un jour tout nouveau, celui de la petite fille qui manigance une farce avec ses copines.

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Cambodian Dream

"Lady, moto?" Ca tombe bien, je suis un peu loin pour rentrer à pied et la pluie menace. Je tourne la tête et vois un petit Khmer à la chemise déchirée sur une moto étincelante et manifestement neuve. Assez atypique.
"Puu, tu as vendu une terre pour acheter ta moto?"
Le mototaxi acquiesce. Avant d'essayer de m'arracher 2 000 riels de plus que le prix habituel, sous prétexte que l'essence est chère.

 "Et dis-moi, combien l'as-tu achetée?
_ 1400 $. Neuve. C'est une Série 2007."

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Au Cambodge, la spéculation foncière bat son plein. Et les petits agriculteurs qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts avec leur demi-hectare de rizière sont très tentés de la vendre pour se faire chercheur d'or à Phnom Penh. Une fois la vente achevée, l'agriculteur reconverti s'empresse de faire ses paquets, en emballant le prix de la vente, en cash bien sûr, dans un krama, et s'en va à la capitale. Et là, comme posséder une Dream sérombèy est le comble de la classe, ils achètent eux aussi une Dream sérombèy. Quel que soit le prix. De toute façon, ils seront bientôt riches.

Selon le Cambodge Soir, ces motos sont vendues plus vite qu'Honda ne peut les produire. Et c'est comme ça que les prix de la Dream série 2008 sont passés de 1600 à 2200 $ en quelques mois. Et c'est comme ça qu'un agriculteur qui pensait pouvoir se faire construire une villa à Phnom Penh d'ici deux ans se retrouve motodup à vie.

DSK avait raison

L'homo oeconomicus existe. Mais si, vous savez, cet homme idéal, rationnel de A à Z, qui fait ses courses sur un marché où les prix sont déterminés par le jeu de l'offre et de la demande ?

DSK nous l'avait dit, mais on avait du mal à y croire. On le mettait au rang de légendes comme le Dahut ou l'Abominable Homme des Neiges.

Je vais vous faire une confidence. Mais d'abord, il faut me promettre de ne pas trop en parler autour de vous, parce que si cette nouvelle se répandait, l'habitat naturel de l'homo oeconomicus en serait tout bouleversé. C'est déjà pas loin d'être le cas depuis que KFC s'est installé Boulevard Monivong.

Ouvrez grandes vos oreilles, mais restez discrets, voilà le scoop : l'homo oeconomicus n'est pas un être de légende, il existe bel et bien et vit au Cambodge où il prospère.

 

Sous les traits d'une ming autoritaire aussi bien que d'un petit garçon alléché par la perspective d'engloutir un num paw ou du look ta qui regonfle mes roues de moto de temps en temps, on le rencontre à tous les coins de rue. Il n'y a que peu d'endroits où l'homo oeconomicus se garde d'aller.

Pendant plusieurs mois, je l'ai observé en douce, usant de toutes les ruses, pour devenir moi aussi un parfait homo oeconomicus.

Et voici les résultats de mon enquête :
Remarque préliminaire : Ce n'est pas pour rien qu'on parle du "jeu" de l'offre et de la demande. Comme un bon joueur de poker, l'homo oeconomicus sait rester impassible quand il bluffe.
Donc, étape n°1 : Faire son choix. Ne SURTOUT pas révéler le fond de son coeur. Par exemple, ne pas s'écrier avec entrain "Oooooooooh, Héloïse, t'as vu ? J'adooooooooore ces chaussures !!", mais plutôt, en gardant un visage uni et une bouche pincée : "Cette vendeuse n'a rien de potable."
Etape n°2 : bien observer l'article pour en déceler tous les défauts, avant de le reposer.
Etape n°3 : engager la discussion avec la vendeuse sur un tout autre sujet (ce que DSK n'avait pas pris en compte, c'est que tout rationnel qu'il soit, l'homo oeconomicus perd beaucoup de temps dans la transaction. En même temps, après 10 mois au Cambodge, on est bien obligés de convenir du fait que, tout imperméable qu'elle soit, les Khmers ont une logique bien à eux). La pluie et le beau temps font l'affaire, mais il vaut mieux parler des enfants qui poussent, ou de l'endroit où vous travailez et comment vous avez appris le khmer. Point essentiel en tout cas : mener cette conversation en khmer.
Etape n°4 (et étape cruciale, on est au Cambodge) : faire rire votre interlocuteur.
Remarque intermédiaire : pendant les étapes 3 et 4, regarder ailleurs sans perdre de vue l'objet convoité.
Etape n°5 : aborder le coeur du sujet ("Thlay mane?" - combien ça coûte) en éteignant toute étincelle avide qui risquerait d'embraser la prunelle de vos yeux.
Etape n°6 : à l'annonce du prix de la paire de chaussures de vos rêves, prendre un air pensif, puis déclarer avec aplomb (même si ça n'est pas vrai) qu'elles ne valent pas ce prix.
Etape n°7 : faire part à la vendeuse de tout ces défauts que vous avez recencés l'étape 2.
Remarque n°3 : Généralement, à ce stade de la discussion, la vendeuse vous refile le bébé : "Bang aoy mane?" - combien es-tu prête à payer pour cette merveille?.
Etape n°8 : Annoncer un prix franchement bas, pour lui montrer que certes, je suis Blanche, mais je me fais pas avoir, je sais ce que valent les choses, et ton prix est clairement excessif. Là, elle prend un air dégoûté devant tant de bassesse. Mais généralement aussi, elle baisse un peu le prix qu'elle avait proposé.
Etape n°9 : accepter d'augmenter un peu le prix. Répéter jusqu'à ce que les deux parties aient trouvé un accord.
Etape n°10 (optionnelle, si la vendeuse n'a pas compris le message à l'étape n°8) : Dire "C'est dommage, elles commençaient à me plaire, mais elles sont vraiment trop chère", et s'éloigner vers un autre étal. Si la vendeuse a vraiment exagéré le prix comme vous le pressentiez, elle vous rappelle aussi sec et vous fait une offre correcte. Revenir alors à l'étape n°9.

Et voilà comment, en 9 étapes plus une, l'homo oeconomicus fait se rencontrer l'offre et la demande.

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