30.04.2008

De la difficulté de trouver des responsables locaux au Cambodge

Dimanche, une fois passée la grosse chaleur, j'ai décidé d'aller me promener.

Je n'avais pas tout à fait de but, juste envie de sortir de chez moi sans prendre la moto, pour une fois, et de découvrir ces coins de Tuol Kork qui ne ressemblent pas au voisinage huppé du bureau.

Inutile d'aller bien loin. Au coin de la rue, il y a un Vietnamien qui vit des ordures que ramassent pour lui une vingtaine de familles de chiffonniers, et qu'il expédie ensuite au Vietnam pour être recyclées.

Puis, à encore cinq minutes de marche, il y a la voie ferrée, sur le bord de laquelle se concentre toute la misère du Cambodge.

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Enfin, je suis rentrée dans la pagode de Niek Voine. Dans l'enceinte de la pagode, il y avait une école mal en point, la cour jonchée de détritus.

"Hello, hello", m'ont dit les enfants qui jouaient là.
Et on a engagé la conversation. La plus grande d'entre eux m'a expliqué que l'école était fermée, parce que c'était dimanche. Vu qu'elle me tendait une perche, j'ai dégainé le lexique que je maîtrise le mieux en khmer, celui qui tourne autour de l'école. Et appris qu'elle n'allait pas à l'école, qu'elle y avait été quelques années, mais qu'ensuite, en tant qu'aînée, il avait fallu qu'elle aide sa maman à s'occuper de ses petits frères et soeurs (les autres enfants qui jouaient là).

On s'est baladés un peu, une des petites filles irkait de dégoût parce qu'elle avait posé son pied nu dans la bouillasse qui, au Cambodge, cède toujours à la pluie, et qu'il était tout sale.

J'ai sorti mon appareil, et ils se sont tous agglutinés sur les marches de la pagode pour que je prenne une belle photo de groupe. Puis, il y a eu la phase de commentaire de la photo, celle où on regrette toujours de ne pas avoir un deuxième appareil caché dans la manche.

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Ensuite, je leur ai faussé compagnie pour continuer ma balade.

Et là, comme ça arrive souvent quand on est Blanche et qu'on se balade dans une pagode, j'ai été hélée par un groupe de bonze. Ils n'étaient pas en grand apparat, plutôt l'équivalent du krama de mes étudiants quand il fait trop chaud, mais version safran.
Et ils étaient là, à discuter, à fumer, à rire, à jouer avec leurs téléphones portables. Je les ai prévenus, en khmer, je n,e maîtrise pas le langage qu'on emploie pour parler aux bonzes, mais ils avaient plutôt envie de pratiquer leur anglais.

"Are you a tourist?"
"Ah, you work in an organization? What does your organization do?"
"Do you need monks in your organization? Because I would like to help poor children go to school."

Là, je leur ai dit qu'Enfants du Mékong n'avait pas besoin d'eux, mais que les enfants qui avaient besoin d'aide n'étaient pas si difficiles à trouver, qu'il y en avait plein la pagode, et que s'ils avaient un peu de temps à leur consacrer, ils pourraient leur donner des cours de lecture et de maths, et de tout ce qu'ils pourraient leur enseigner.

Je ne sais pas à quel moment de ma tirade je les ai perdus. Quand j'ai parlé d'initiative personnelle peut-être ?

27.04.2008

Après le réconfort...

Le calendrier khmer ressemble à un beau morceau de gruyère. En tout, 27 jours de congés, et si par malheur l'un d'entre eux tombe sur un samedi ou un dimanche, alors on le reporte au prochain jour travaillé, pour en profiter pleinement.

En avril, il y a eu le Nouvel An khmer, qui dure officiellement trois jours, mais a paralysé les Programmes Enfants pendant une semaine.
En mai, il y a l'anniversaire du Roi Sihamoni (pauvre reine mère, si je comprends bien, il lui a fallu trois jours pour accoucher), la Fête du travail (qu'on fête au Cambodge au même titre que la Journée internationale de la Femme, celle des Enfants, celle des Droits de l'Homme), et Visak Bochea, une fête bouddhiste.

Comme vous allez le constater, pendant les rares périodes où on travaille au Cambodge, il faut mettre les bouchées doubles.

 

RECIT D'UNE SEMAINE CHARGEE

1524524486.jpgVendredi 18, ce sont plutôt les enfants de Champus Khaèk qui travaillent que Monorum et moi. Avant la distribution, tour à tour ou en groupe, les enfants chantent devant leurs co-filleuls, à la grande fierté de toutes les mamans et marraine réunies. "Motenapheap tchea khmaè !"
Les petites nouvelles sont encore un peu timides. Mithona se tient la tête des deux mains parce qu'il sait qu'il va devoir chanter deux fois plus que tous les autres...

Pendant ce temps, au foyer des garçons déserté par les garçons, un gardien désoeuvré passe le balai.

 

Samedi 19 et dimanche 20, c'est le dernier week-end de Gonzague à Phnom Penh après un an passé à Banteay Chmaar. Tchaalott est là aussi, qui a des galères de visa. Au programme, la tournée des grands ducs, pour nous assurer que Gonzague est apte à atterrir sur le sol français : le marché russe (et nous nous apercevons avec soulagement que Gonzague n'a pas perdu son instinct de consommateur), les meilleurs restaurants de la ville (Gonzague mange du riz et de la soupe de feuilles depuis un an, mais il est encore tout à fait capable d'engloutir un bon steak), et le Palais Royal (malgré un an en immersion au Far West du Cambodge, Gonzague n'a rien oublié des principes de base du tourisme de masse. La preuve en images lors du prochain séjour de Tchaalott à Phnom Penh).

Les étudiants reviennent au compte-goutte, à la fois heureux d'avoir pu rentrer chez eux et voir leur famille, et tristes de voir à quel point la vie est difficile là-bas, avec l'inflation et les sacrifices engendrés par leur départ à Phnom Penh.
Rares sont ceux qui ont vraiment joué aux jeux traditionnels, dansé, ou participé aux batailles de talc. Pour la plupart, ils sont restés chez eux, à raconter à leur famille et à leurs amis de lycée curieux leur vie à Phnom Penh.
Veasna, qui s'est caché derrière Socheat pour me faire une surprise, raconte à ses colocataires comment ses parents utilisent de l'eau de pluie sans même la faire bouillir...
Mongkrath, qui a perdu son père, a passé les vacances à construire un poulailler et à nourrir les poules.

A mon grand soulagement, la maison se remplit à nouveau de chants, de rires, de grincements de freins de vélo, de "Pros pros, si baay !".

 

Lundi 21, distribution à Krol Ko. Les deux petits nouveaux sont au rendez-vous.
Il y a Srey Noch, la nièce de KHUN Manith, qui est orpheline et séropositive, et qui ne participe pas aux jeux parce qu'elle est trop petite et trop faible, me dit Monorum.

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Il y a aussi Sim Aun, le beau garçon à la peau claire, qui vit au bord du fleuve dans une cabane et qui me sourit à chaque fois que nos regards se croisent pour me montrer combien il est heureux d'être là.

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TOUCH Phally, la prof qui dispense les cours de soutien, nous présente un garçon qui vit à la pagode, et dont elle a pitié. Elle voudrait que nous le parrainions.
Nous faisons une visite. Il vit avec son grand frère qui est étudiant de 3ème année en économie à l'URDSE (Université Royale de Droit et Sciences Economiques). Leur père est décédé, leur mère ("Maè tchmuoh èy?
_ Maè tchmuoh TOUCH Phally.
_ Oh, dooc neak kru ? 
_ Baat, pontaè neak pséng.") vit à Kompong Cham avec son nouveau mari motodup. Elle leur donne un peu d'argent de temps en temps. Les frais de scolarité du grand frère (450$) sont payés par un oncle. Le garçon n'est pas très bon à l'école, mais si l'on accepte que c'est bien un quelqu'un indéfinissable qui a demandé à garer sa moto dans leur minuscule chambre, et qui y a aussi entreposé un ordinateur qui, me dit-on, ne fonctionne pas de toute façon, alors oui, ces garçons pourraient bien avoir besoin d'un parrainage.

Somnang est à l'école, mais son petit frère fait le clown pour nous retenir, si bien que notre coeur se fend à l'idée de remettre la visite au lendemain.

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Mardi 22, Saroeun et moi rendons visite à Sokchea qui, la dernière fois qu'elle nous a vus, a omis de nous informer qu'elle se mariait, et qui, pendant le début de la visite, répond à nos questions comme si de rien n'était, alors que le papier officiel qui les déclare mari et femme trône sur le pas de la porte.
Finalement, tout de même, je ressens le besoin d'accélérer un peu les choses:
" Où est ton mari maintenant ?" Sokchea panique, ne répond d'abord pas, puis bredouille un timide "Demande à ma mère, bang srèy."

Pendant ce temps, Monorum apprend à Krol Ko que les deux jeunes auxquels nous avons rendu visite la veille sont bien les fils de notre professeur de khmer, Neak Kru Phally. Je bouillonne et envisage de la licencier...
Quant aux étudiants du CIST, ils échappent à un examen cruellement promis pour la rentrée. Ils ont une semaine de répit.

 

Mercredi 23, nous faisons une fois de plus les frais de l'augmentation du litre d'essence. Notre chauffeur habituel nous demande 10$ de plus pour nous emmener à Takéo.
Je suis prête à tout accepter pour voir Dara, qui a un parrainage.

Lorsque nous arrivons vers 10h, tous les filleuls nous attendent, les anciens comme les nouveaux. Mais celui que tout de suite j'ai cherché des yeux, je ne le vois pas.
Vicheka a déménagé sur un terrain bien aéré, au bord du lac recouvert de lotus. Grâce à un supplément de sa marraine et à son épargne, la famille a pu acheter des pilotis pour élever la maison à un mètre du sol.

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Comme Dara n'est toujours pas là à 15h, je convaincs Saroeun de convaincre le chauffeur de faire un détour. Et c'est l'occasion de revoir la maison abîmée, vide, perdue au milieu de nulle part, et la famille qui l'habite. Le père de Dara, dont le corps est toujours couvert de plaques affreuses, rouge vif, et dont le docteur me dit qu'on appelle ça la lèpre. Les petites soeurs de Dara, qui n'ont rien d'autre à faire toute la journée que de dormir.
Et Dara, qui n'est pas venu parce qu'il est tout faible, en état d'hypoglycémie, et qu'il n'a pas de vélo pour parcourir les 5 kilomètres qui le séparent du lieu de distribution.

 

Jeudi 24, je dup Monorum à tombeau ouvert le long de la Route Nationale 6, direction le village de Knong, commune de Prek Tameak, district de Ksach Kandal. Une fois passé le bac et observé l'avancement du pont, je guette le long de la route des têtes familières, mais je n'en vois pas.
VONN Chovine va bien, sa famille est toujours aussi accueillante et joviale. Surtout lorsqu'ils apprennent que je suis une "fille du pays".
HOEN Theary ne s'est toujours pas inscrit à ces cours d'informatique dont il me parle depuis 7 mois. C'est parce que les 40$ que je lui apporte tous les trois mois, il les donne à sa mère, et il n'est pas capable de me dire ce qu'elle en fait. La dernière fois, elle lui a acheté une bague en or. C'est un moyen très répandu au Cambodge d'épargner de l'argent.
"Veux-tu qu'on aille ensemble t'inscrire?
_ Inutile bang srèy, je peux le faire moi-même.
_ Tu comprends, je serais tellement déçue de revenir dans trois mois et d'apprendre qu'entre le moment où je suis arrivée au Cambodge et celui où j'en pars, je n'ai pas pu t'aider à réaliser ton rêve d'apprendre l'informatique."

Ce soir-là, à la maison, il y a ceux qui bossent dur (Sothea et Héloïse)

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Et ceux qui farnientent, parce que c'est pas encore fini les vacances, non mais d'abord ! (Sokkea, alias Mister President, et Mongkrath)

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Vendredi 25, c'est au tour des filleuls de Phnom Penh de recevoir en plus de leur parrainage une bouteille de teuk kroch.
Je fais un sondage pour savoir quels sont les filleuls intéressés par une formation professionnelle. Généralement, les filles ont été séduites (choix ô combien original) par les formations d'esthéticienne. CHHOM Bounthy avec ses héhé coutumiers, m'informe qu'il souhaite devenir électricien. Il passe le bac cette année, il est vraiment important de le caser quelque part.
Je confie NORNG Deth, qui s'est blessé au pied avec un couteau et a emballé tout ça dans un lambeau de tissu dégueulasse, aux bons soins de Marie-Antoinette. Elle parle français ou anglais, lui exclusivement khmer, mais il n'est pas effarouché pour deux sous.

Samedi 26, toute la troupe Enfants du Mékong se transporte (qui à vélo, qui à moto) au CCF, pour un concert de musique mahori (comprendre pré-angkorienne, pas originaire de Nouvelle-Zélande). Savy découvre avec douleur qu'à la cafétéria du CCF, le jus de canne ne coûte pas 500 riels comme dans la rue, mais 1$.
C'est le moment que choisit le ciel pour déverser sur Phnom Penh un déluge qui, plutôt que de tout nettoyer (la ville est ainsi faite), pousse les égoûts à dégorger toutes leurs saletés. Après un retour épique, les pieds et les roues immergées sous 20 cm de flotte, nous arrivons enfin à la maison, où nous croyions avoir enfin éliminé tout risque d'attraper la dengue. Las, la pluie a formé dans la cour (et dans ma chambre aussi par la même occasion) une piscine à la surface de laquelle flottent des rats en train de faire la sieste.
Après un déménagement en règle de tous les meubles de ma chambre, et après avoir réquisitionné tous les paravents de la maison pour y faire sécher nattes, couverture et draps, je suis obligée de demander l'hospitalité à Héloïse.

 

Dimanche 27, je coupe le sifflet à mon dos qui, après une semaine aussi mouvementée, me demande expressément un massage. A la place, je m'assieds à mon bureau et entreprends de mettre ce blog à jour...

22.04.2008

Recrutement

Aujourd'hui, LONG Saroeun et moi sommes allés recruter des nouveaux filleuls à Samaki. Pour ça, nous avons ressorti la "liste d'attente" des familles qui sont venues nous demander un parrainage.

J'avais pré-sélectionné trois familles en fonction des renseignements que j'avais : nombre d'enfants scolarisés, âge et grade des enfants, emplacement de la maison, métier des parents ou des personnes qui s'occupent des enfants.

Dans ma liste, il y avait une grand-mère qui élève cinq petits-enfants, dont trois sont scolarisés.

Lorsque nous sommes arrivés, son visage s'est éclairé, et elle a exercé sa tyrannie de personne âgée sur les enfants pour qu'ils nous accueillent avec les égards dus à des portefeuilles sur pattes.

Très vite cependant, nous avons su à quoi nous en tenir.

"Comment s'appelle l'aînée des enfants?"
Et là, intarissable, la grand-mère ! Elle nous a dit tout ce que nous voulions savoir en deux temps trois mouvements, et nous n'avons pas mis longtemps à prendre notre décision :
"L'aînée s'appelle HUN Sophea. Elle a 16 ans, et elle est en Grade 6  (l'équivalent de la 6ème, ndlr). En fait, elle est déjà parrainée par CIAI. Je sais que Angkar Komar Mékong n'aide pas les enfants qui sont déjà parrainés, mais si vous acceptez de m'aider, je la désinscris des listes de CIAI. Enfants du Mékong c'est mieux, CIAI, ils ne nous donnent que 30 000 riels par mois."

21.04.2008

Julie va avoir du boulot

"Eva, did you hear about the fire near Pèt Look Sang?"
C'était avant le Nouvel An, quand j'avais emménagé au foyer des filles pour quelques jours, et qu'il ne restait là-bas que les plus courageuses, celles qui ont eu une petite semaine de vacances, et bûchent d'arrache-pied pour leur examen de demain, deux jours après la rentrée.

"What happened?"
"They said it was because of the gas. It took two hours to extinguish."

Au Cambodge, il faut payer les pompiers pour qu'ils fassent leur boulot. J'imagine que les riches proprétaires de villas en dur ont été les premiers à négocier un prix, et que les autres, qui n'avaient pas d'argent de toute façon, ont dû attendre leur tour pendant que leurs taudis flambaient.
Ou alors, encore pire, les pauvres habitants d'une maison riquiqui en bois et tôle avaient réussi à convaincre les pompiers d'éteindre leur maison en payant 20 000 riels, quand est arrivé un des propriétaires mentionnés ci-dessus, qui proposait vingt ou quarante fois cette somme, et que le pauvre habitant de la maison riquiqui en bois et tôle a perdu non seulement sa maison riquiqui en bois et tôle, toutes ses possessions, mais aussi les 20 000 riels qu'il avait dans la poche.

Je veux pas dire, mais le gaz, c'est bien commode. Surtout quand les maisons sont toutes serrées dans des rues étroites, et que la plupart des habitants sont partis à la campagne pour rendre visite à leur famille à l'occasion du Nouvel An.

Quand je suis revenue de Preah Prasab, le Cambodia Daily relatait un autre incendie, 49 maisons cette fois. Le 6ème en deux semaines.
En plus d'une odeur de brûlé, il flotte dans l'air comme un souvenir du Building.

17.04.2008

Srok yeung sngat mèntèn !

Le Nouvel An khmer, ça faisait un mois que les étudiants s'y préparaient.
Ils comptaient les jours qui les séparaient de ce matin où ils pourraient enfin prendre le bus pour retourner au srok. Ils me racontaient avec délice les jeux traditionnels, et les batailles de msaw, et les offrandes à la pagode, et ils avaient arrêté de travailler pour pouvoir mieux y penser.

Puis tout d'un coup, il n'y avait plus personne à la maison, plus de chants, plus de rires, plus de grincements de freins de vélos, plus de "Pros pros, si baay !". Même Veasna, qui n'était pas le dernier à me parler des traditions du nouvel an mais qui trouvait que le voyage était trop cher et envisageait de passer une semaine seul à Phnom Penh, même Veasna est finalement parti.
Il n'y avait plus à la maison qu'un petit gardien maigrichon.

Et pendant que les bambous faisaient la bamboula sur une île thaïlandaise, moi aussi, j'ai pris le bus puis le bac puis la moto pour me rendre dans mon srok komnaeut à moi.

 

Et là, j'ai appris et compris plein de choses.

J'ai appris ce que veut dire être Khmer avec du sang chinois. Pauvre naïve, ça veut pas seulement dire qu'on possède tous les commerces du pays. Ca veut dire qu'on ne dit pas Bang, ni Ming, ni Ta, ni Yiey, ni Puu, ni Ôm, mais Kong, Maa, Chaè, Kuu, Hea, etc. J'ai pas encore bien compris à qui je dois dire quoi, Papa il faudra tout bien m'expliquer quand tu viendras.

J'ai appris qu'il y a un Theveda pour chaque nouvelle année qui commence, et que la fée de l'an-2552-année-du-Rat aime particulièrement le phlaè levea. J'ai appris que les Thevedas ne "niam" pas, mais qu'ils "saoy", de même que les bonzes "chhaan". J'ai appris que le Theveda de l'an-2552-année-du-Rat entrerait dans la maison le 13 avril à 18h24 précises, et qu'on pouvait surveiller son arrivée sur les chaînes nationales. J'ai appris que si on veut que l'an-2552-année-du-Rat se passe bien, il faut faire des offrandes au Theveda pour qu'il ait envie de rester chez nous.

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J'ai appris qu'à trop haute dose, la fumée d'encens pique les yeux.

J'ai appris qu'au Nouvel An, les bouddhistes se rendent à la pagode avec un peu de sable, et qu'à eux tous les villageois recréent chaque année le Mont Méru, qui est à la fois le centre et l'axe du monde dans la cosmologie bouddhique.

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J'ai compris que dans batailles de msaw, msaw veut dire talc. J'ai appris qu'il existe une variante à la bataille de msaw, qui se joue avec du charbon (ça part moins bien sur les vêtements) ou avec de grandes bassines d'eau (une bénédiction par ces temps de grande chaleur, mais il y a régulièrement des accidents quand les bassines sont vraiment grandes et que les arrosés sont à moto).

J'ai appris que Srok yeung sngat mèntèn, mais que c'était mieux avant. Qu'avant, les jeunes jouaient à des jeux traditionnels, qu'il y avait partout dans toutes les pagodes des soirées où on danse en rond.
Tout de même, nous sommes allés meul ké roam. Et contrairement à la fois dernière, j'ai réussi à entraîner mes cousins sur la piste de danse.
"Mèc bane Eva ceh roam dochneh?"

J'ai appris que en khmer djeunz, "smaeu na?" veut dire "maong mane?"

J'ai appris à faire la sieste, sur une natte, dans un hamac.

J'ai aussi compris ce que Papa ressent quand il est en réunion, ou dans une soirée avec beaucoup de gens qui parlent et qui rient et que son oreille n'arrive pas à faire le tri. J'ai appris que passé un certain seuil d'incompréhension, il vaut mieux décrocher de la conversation.

J'ai compris que rattraper le temps perdu avec une famille qu'on n'a jamais vue, dont on bredouille la langue, ça demande plus qu'un an de volontariat.
Beaucoup plus.

10.04.2008

Cirng sao

Ce matin, il y avait un petit mot d'Héloïse sur mon bureau.

"Hey Eva,
figure toi que ce matin, les étudiants ont pété le cadenas du portail comme des triple-buses (1)!
... Tu vois, je sens que finalement tu ne vas pas avoir le temps de t'ennuyer (2).
A très vite !
Héloïse" (3)

Après avoir lu ça, je me suis dit qu'en effet, Héloïse venait de me fournir une bonne raison de sortir du bureau, alors j'ai fait ni une ni deux, j'ai enfourché ma moto et je me suis portée au secours des étudiants.
Si j'avais su, je serais restée au bureau.

Finalement, il s'est avéré que se porter au secours des étudiants, ça impliquait seulement de sortir des billets pour acheter un nouveau cadenas, et surtout pour faire 23 copies de la clé (ce qui, ma façon de m'exprimer ne l'indique pas, revenait moins cher que d'acheter le cadenas).

Du coup, je suis allée boulevard Nehru (mais si, vous vous souvenez !) et je me suis arrêtée devant le premier faiseur de copies de clés à droite.
Si j'avais su, j'aurais continué ma route.

Mais sur le moment, vu que la boutique était tenue par deux jeunes assez jeunes pour être des filleuls, je me suis arrêtée. Il devaient être frères. L'aîné semblait avoir mon âge ou un chouïa moins, le plus jeune avait l'âge d'aller à l'école mais je me suis dit qu'il devait être en vacances.
J'ai négocié mon prix : 1 double, 1500 riels, 23 doubles ? Et les ai obtenus pour 1300 riels chacun.

20 minutes plus tard, quand ç'a été fini, les 23 clés limées-polies et enfilées sur des trousseaux, le plus âgé des jeunes m'a demandé si je voulais une facture. Chez EdM, on garde une trace du moindre centime dépensé. Et j'étais reconnaissante au jeune qui m'avait évité d'oublier la facture. Donc oui, je voulais une facture. 
Il m'a tendu son tas de factures vierges, et un stylo. Là, j'ai commencé à flairer le problème.
kUnesa    Qtty =  23    Unit price =  1300 ¹    

Total price =  29 900 ¹

Je l'ai écrite en khmer, mais j'aurais aussi bien pu la faire en allemand, en convertissant les prix en roubles. Il n'y a pas jeté un oeil.
Ensuite, il a pris mon billet de 20 $, et s'est mis en devoir de me rendre la monnaie.
Là encore, il a fallu que je l'aide.

 

Aujourd'hui, j'ai rencontré un jeune de 20 ans qui ne savait pas lire, pas écrire, pas compter.
Si j'avais su, je serais restée au lit.

NOTES
(1) Insulte khmère pas méchante mais très à la mode à Toul Kork ces dernières semaines. Vous remarquez qu'Héloïse fait des progrès en khmer...
Note sur la note : mettre un mot composé au pluriel est un casse-tête sans fin. Pour autant, je vais faire confiance à Héloïse sur le coup des "triple-buses". Tout de même, elle est capétienne !
(2) Allusion au fait que, après le départ d'Héloïse qui prévoit de dorer pendant une semaine sur une île thaïlandaise avec d'autres bambous, il ne reste au bureau que Sokhour et moi, ce qui n'est pas une perspective très réjouissante. Quand il y a du monde, on est moins efficace au boulot, mais il y a une meilleure ambiance...
(3) Cette note d'Héloïse était très nécessaire, car depuis le départ des Destremau, qui sont allés fêter le Nouvel An khmer à Kampot, je dors au foyer des filles pour leur tenir compagnie.

08.04.2008

Citadelle des chats

Dans la province de Far West, il y a un (tout) petit village qui s'appelle Banteay Chhmaar. Ca veut dire "citadelle des chats". Il y a des gens qui disent qu'en fait, ce serait une déformation de Banteay Thmââr, la "citadelle de pierre".

Ce qui se tient, vu que Banteay Chhmaar est construit autour des douves d'un temple bâti au XIIème siècle.

Au foyer, il y a un étudiant, Chhorvorn, qui vient de Banteay Chhmaar.
Chhorvorn est le type même du rescapé. Orphelin de père et de mère, il vit avec sa tante et sa grand-mère, dans une petite maison sur pilotis.
Et malgré le peu de moyens de sa famille et l'isolement de Banteay Chhmaar, il a travaillé d'arrache-pied, il a réussi à apprendre l'anglais, il n'a jamais perdu courage. Au contraire. Il est maintenant étudiant au CIST. L'autre soir, il m'a demandé quel était mon but dans la vie. Le sien, c'est de travailler dur maintenant, pour pouvoir décrocher un bon boulot et aider sa famille bientôt. Les études au CIST durent deux ans, mais Chhorvorn a décidé qu'il travaillerait quelques années pour gagner assez d'argent et reprendre des études plus tard.

 

Banteay Chhmaar est construit autour des douves d'un temple bâti au XIIème siècle, disais-je. Le temple est envahi par la végétation (mais pas comme un Ta Prohm) et complètement éboulé. Si on crapahute entre les blocs pendant cinq minutes et que l'on regarde autour de soi, on s'imagine aisément perdu dans un océan de pierres.
Je vous parle pas de la statue d'Avalokiteshvara-aux-32-bras parce que vous connaissez mes affinités avec le Lonely Planet.

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Il paraît que ça n'arrive jamais, mais le jour où je suis allée visiter le temple, il y avait aussi deux touristes français.
L'ONG Agir pour le Cambodge a monté, juste avant de se retirer de Banteay Chhmaar, un projet de "Homestay". Il s'agit d'encourager les touristes à loger chez l'habitant le temps de leur séjour (il n'y a pas d'hôtel à Banteay Chhmaar, mais ai-je vraiment besoin de le préciser?), en leur proposant une grille de prix équitables.
Cela dit, j'ai le sentiment que ces touristes-là avaient fait la route depuis Siem Reap ou Sisophon depuis le matin, et sapprêtaient à y retourner dès qu'ils auraient visité le temple. Parce que j'ai oublié de vous dire aussi qu'il n'y a pas de restaurant à Banteay Chhmaar. Juste deux boui-bouis pour les plus aventureux.

 

Banteay Chhmaar est construit autour des douves d'un temple bâti au XIIème siècle, leûk ti bèy.
A l'est du temple se trouve le marché. Qu'il me suffise de dire que Banteay Chhmaar, malgré sa position privilégiée entre Samrong et Sisophon, n'est pas vraiment un carrefour commercial.

Au nord la pagode, avec son Bouddha débonnaire en papier mâché.

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Au sud, le centre EdM avec les Soieries du Mékong (Youpi, Sothea, un couturier des Soieries, va me faire un sac de bonze en soie...) et la maison des bambous (dont toute l'électricité provient des quatre panneaux solaires juchés sur le toit).

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A l'ouest, il y a une petite entreprise de traitement de l'eau des douves créée par l'ONG 1001 Fontaines. C'est cette eau que l'on vend au marché, et que l'on consomme à la pagode et au centre EdM.

Les missions de Banteay Chhmaar, c'est pas seulement le-marché-la-pagode-les-bouibouis-le-temple-1001-Fontaines, c'est aussi une proximité époustouflante avec les gens. Les gens sont accueillants, les filleuls habitent tout près, donc il est facile d'apprendre à bien les connaître, et d'organiser pleins d'activités avec eux.
La contrepartie, c'est que tout se sait dès 6h du matin, même (ou surtout) le nombre de bières que les bambous ont bu la veille.
Je crois que la seule raison pour laquelle les résultats de notre tournoi de coinche n'ont pas fait le tour du village, c'est que jouer aux cartes sans parier, à Banteay Chhmaar, ça n'amuse personne.

Voilà, si maintenant lors d'un cocktail chic vous entendez parler de Banteay Chhmaar, vous pourrez déballer toute votre nouvelle science et vous vanter de savoir que Banteay Chhmaar est construit autour des douves d'un temple bâti au XIIème siècle.

06.04.2008

Voyage voyage

Le bambou a pris des vacances. Pendant ses vacances, le bambou est allé à Banteay Chmaar puis Samrong, province de Far West, qui, comme son non l'indique, est loin, à l'ouest. Du coup, le bambou en a profité pour tester pour vous de nouveaux transports khmers.

Il y en a qu'on ne présente plus.

Le bus, par exemple... Quelle que soit la compagnie, prendre le bus veut dire s'exposer à un froid polaire, ainsi qu'à une cure exagérée de décibels, généralement sous forme de karaoké khmer. En gros, des images gnangnans de beaux garçons qui se promènent avec de belles jeunes filles dans les rizières, ou regardent des couchers de soleil en s'inondant de mots d'amour. Il y a parfois aussi des ruptures terribles (mais c'est tout le temps la faute de la fille) ou alors, on est témoin de la naissance d'une belle histoire dans un endroit moderne comme un cybercafé ou un concessionnaire Honda.

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Malgré la diversité des représentations de ce sujet sans fin qu'est l'amour, on se lasse.
Les compagnies de bus l'ont bien compris, et c'est pour ça qu'après deux heures de karaoké (et deux pauses dans des restaurants pas choisis au hasard), les clips vidéos laissent la place aux comiques. En Europe, on s'amuse beaucoup des aventures de deux amis, un grand tout mince, et un petit tout gros. Au Cambodge, le grand est tout gros et le nain tout mince, mais ils font beaucoup rire aussi.

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Le bambou a aussi testé le Camry.
Mes yeux d'Européenne comptaient 5 places dans le véhicule. Tout compte fait, nous avons fait le voyage à 8. 4 derrière, 4 devant. Le chauffeur, qui avait plus de place que nous tous, partageait son siège avec un passager, au-dessus des cuisses duquel il devait passer chaque fois qu'il lui prenait l'envie de changer de vitesse.
La variante, c'est de coincer le huitième passager entre le chauffeur et la portière.

Dans les pick-ups, c'est la même histoire en pire. Les moins pauvres voyagent en cabine, mais le dilemme est grand entre étendre ses jambes ou éviter la barre malencontreusement placée à la hauteur du milieu de la colonne vertébrale. Le dilemme est vite résolu : avec les cahots, on n'évite aucun des désagréments de la cabine.
Si on est aventurier, on peut monter à l'arrière. Les cheveux au vent (impossibles à coiffer), le nez dans la poussière, et, comme toujours à l'étroit. Je crois que sur l'arrière du pick-up plus qu'ailleurs, le nombre de passagers maximum est indéfinissable.
Avec Tchaalott, le bambou a voyagé en compagnie d'une armoire en bois mal finie, qui se déplaçait vers la gauche ou vers la droite dans les virages, et d'une petite vieille toute ridée, toute parcheminée, et imperturbable.

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Scratch scratch... (le bambou se gratte l'écorce pour trouver des avantages au voyage en pick-up). On évite les cahots... Non. On est protégé de la poussière... Non plus. De la pluie... Seulement parce que c'est la saison sèche.
Non, mais un avantage du voyage au grand air, c'est de pouvoir observer le paysage. Pour photographier en revanche, c'est plus difficile. Faire de l'art, ou s'accrocher, il faut choisir.

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Pour prendre des photos du paysage, le plus sûr est sans doute la vache mécanique.

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