17.04.2008
Srok yeung sngat mèntèn !
Le Nouvel An khmer, ça faisait un mois que les étudiants s'y préparaient.
Ils comptaient les jours qui les séparaient de ce matin où ils pourraient enfin prendre le bus pour retourner au srok. Ils me racontaient avec délice les jeux traditionnels, et les batailles de msaw, et les offrandes à la pagode, et ils avaient arrêté de travailler pour pouvoir mieux y penser.
Puis tout d'un coup, il n'y avait plus personne à la maison, plus de chants, plus de rires, plus de grincements de freins de vélos, plus de "Pros pros, si baay !". Même Veasna, qui n'était pas le dernier à me parler des traditions du nouvel an mais qui trouvait que le voyage était trop cher et envisageait de passer une semaine seul à Phnom Penh, même Veasna est finalement parti.
Il n'y avait plus à la maison qu'un petit gardien maigrichon.
Et pendant que les bambous faisaient la bamboula sur une île thaïlandaise, moi aussi, j'ai pris le bus puis le bac puis la moto pour me rendre dans mon srok komnaeut à moi.
Et là, j'ai appris et compris plein de choses.
J'ai appris ce que veut dire être Khmer avec du sang chinois. Pauvre naïve, ça veut pas seulement dire qu'on possède tous les commerces du pays. Ca veut dire qu'on ne dit pas Bang, ni Ming, ni Ta, ni Yiey, ni Puu, ni Ôm, mais Kong, Maa, Chaè, Kuu, Hea, etc. J'ai pas encore bien compris à qui je dois dire quoi, Papa il faudra tout bien m'expliquer quand tu viendras.
J'ai appris qu'il y a un Theveda pour chaque nouvelle année qui commence, et que la fée de l'an-2552-année-du-Rat aime particulièrement le phlaè levea. J'ai appris que les Thevedas ne "niam" pas, mais qu'ils "saoy", de même que les bonzes "chhaan". J'ai appris que le Theveda de l'an-2552-année-du-Rat entrerait dans la maison le 13 avril à 18h24 précises, et qu'on pouvait surveiller son arrivée sur les chaînes nationales. J'ai appris que si on veut que l'an-2552-année-du-Rat se passe bien, il faut faire des offrandes au Theveda pour qu'il ait envie de rester chez nous.
J'ai appris qu'à trop haute dose, la fumée d'encens pique les yeux.
J'ai appris qu'au Nouvel An, les bouddhistes se rendent à la pagode avec un peu de sable, et qu'à eux tous les villageois recréent chaque année le Mont Méru, qui est à la fois le centre et l'axe du monde dans la cosmologie bouddhique.
J'ai compris que dans batailles de msaw, msaw veut dire talc. J'ai appris qu'il existe une variante à la bataille de msaw, qui se joue avec du charbon (ça part moins bien sur les vêtements) ou avec de grandes bassines d'eau (une bénédiction par ces temps de grande chaleur, mais il y a régulièrement des accidents quand les bassines sont vraiment grandes et que les arrosés sont à moto).
J'ai appris que Srok yeung sngat mèntèn, mais que c'était mieux avant. Qu'avant, les jeunes jouaient à des jeux traditionnels, qu'il y avait partout dans toutes les pagodes des soirées où on danse en rond.
Tout de même, nous sommes allés meul ké roam. Et contrairement à la fois dernière, j'ai réussi à entraîner mes cousins sur la piste de danse.
"Mèc bane Eva ceh roam dochneh?"
J'ai appris que en khmer djeunz, "smaeu na?" veut dire "maong mane?"
J'ai appris à faire la sieste, sur une natte, dans un hamac.
J'ai aussi compris ce que Papa ressent quand il est en réunion, ou dans une soirée avec beaucoup de gens qui parlent et qui rient et que son oreille n'arrive pas à faire le tri. J'ai appris que passé un certain seuil d'incompréhension, il vaut mieux décrocher de la conversation.
J'ai compris que rattraper le temps perdu avec une famille qu'on n'a jamais vue, dont on bredouille la langue, ça demande plus qu'un an de volontariat.
Beaucoup plus.
19:34 Publié dans Scènes de la vie cambodgienne | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note





Commentaires
En tout cas, bonne année!
Ecrit par : Virayuth | 18.04.2008
Ma Chère Bambou,
Je vois que des phnom-penhois n'ont pas fait leur travail d'explication sur des règles de base régissant des liens hiérarchiques-familiales pour les Khmers d'origine chinoise - même très très lointaine -.
Mais le plus gros souci est ailleurs ; et là, je comprends tout à fait qu'il faille à bambou plus d'un an de séjour (ce n'est nullement un encouragement !) : la différence entre la langue parlée et celle écrite, des mots différents employés avec des bonzes, des personnes plus âgées, des divinités, des rois, ce pour des activités quotidiennes - manger par exemple.
Bonne Année et Gros Bisous.
pp
Ecrit par : pp | 18.04.2008
Hey Virayuth !
Soursdey Tchnam Thmèy à toi aussi !
T'as pas prévu de faire un saut au Cambodge cette année?
Ecrit par : Bambou | 21.04.2008
Heuh, j'aurais bien aimé y retourner plus souvent. Comme j'ai pas de "terrain à vendre", donc financièrement, c'est pas le "lexus". Jaja, certaines vérités, il faudrait les prendre avec humour :)
On apprend pas mal de choses sur ces "règles de base" avec Lok Kru à travers des articles, mais c'est mieux sur le terrain même si un an de séjour ne suffit pas.
Ecrit par : Virayuth | 22.04.2008
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