11.03.2008
YUNG So Chean
Quand j'ai mis les pieds chez OU Channa, j'ai regretté qu'il n'y ait pas plus de filleuls comme lui dans mes programmes. Des filleuls qui ont compris l'opportunité que leur offre le parrainage, qui ont envie de réussir pour ne plus avoir à dépendre d'une ONG et pouvoir aider leur famille à mieux vivre.
Quand j'ai rencontré Dara, je me suis dit que si seulement on avait le temps, on pourrait sélectionner tous les filleuls comme lui, parce que leur motivation nous saute au nez, et non pas parce que leur mère est venue me dire "Neak kru, som mouy", et que j'ai inscrit leur nom sur la liste d'attente, et qu'on a fait la visite, et qu'effectivement ils étaient pauvres, et qu'on se sentait un peu obligés de les aider pour ça.
Ca m'a aussi confirmée dans mon idée que lorsqu'on commence un parrainage, il ne faut pas céder à Asnières, qui dit que les parrains préfèrent les petits bouts de chou trop mignons aux filleuls déjà grands, mais qui ont fait leurs preuves et viennent nous demander de l'aide quand vraiment ils ne peuvent plus s'aider eux-mêmes. Qu'il faut dire aux parents des enfants en Grade 1 de revenir nous voir dans trois ans.
Mais après ça, j'ai rencontré YUNG So Chean.

YUNG So Chean vit sur la colline de Phnom Basset, dans un petit village perdu au milieu des rizières. So Chean a 14 ans, il étudie en Grade 8 (4ème). Il est parrainé depuis déjà 6 ans.
Je lui ai demandé de me montrer ses cahiers, qui ne sont pas très pleins, mais dans ce village il est difficile de savoir si ce sont les enfants qui ne vont pas à l'école, ou les professeurs qui ont mieux à faire que d'enseigner. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne jugent pas utile de donner des cours supplémentaires.
Je lui ai demandé de lire un petit texte, mais c'était hésitant.
So Chean fait partie de ces filleuls qui vont à l'école pour toucher le parrainage, et pour qui les travailleurs sociaux d'Enfants du Mékong, à plus forte raison le Bambou, sont des flics.
Donc moi, j'étais un peu déçue.
C'était avant d'apprendre que la maman de So Chean s'est remariée, et vit à des kilomètres de Phnom Basset, sur la route d'Oudong, avec ses trois derniers enfants. C'est avant d'apprendre que, du coup, So Chean vit dans la maison de son grand frère, qui a 28 ans, est marié, a un enfant, et tente de gagner sa vie en grimpant aux palmiers. C'était avant d'apprendre que deux autres grands frères de So Chean vivent aussi là, et qu'eux aussi montent aux palmiers.
C'était avant d'apprendre que, de sa famille, So Chean est le seul qui soit allé à l'école aussi longtemps, et surtout que ni le frère aîné, ni sa femme, n'ont jamais eu l'occasion de mettre les pieds à l'école.
C'est pourtant fréquent de rencontrer des parents de filleul qui n'ont jamais été à l'école, mais la raison pour laquelle ça m'a frappé cette fois, c'est parce que ça se sentait. Tout, dans l'attitude de la femme, dans ses réponses, ou plutôt son absence de réponse à mes questions, et son absence tout court, tout indiquait qu'elle était complètement ignare.
Et face à cette famille, je me suis vue obligée de renoncer à mon idéal de filleul parfait, et d'admettre que même quand le filleul n'est pas motivé, quand il n'a pas trouvé la lumière, il arrive que le parrainage serve à quelque chose. Je doute que So Chean passe le bac, je doute même qu'il suive une formation professionnelle, mais lorsqu'il sera père de famille, j'ose croire qu'il poussera ses enfants à aller à l'école, même si personne n'est là pour le pousser lui.
Je n'en ai pas ressenti de soulagement pour autant.
14:20 Publié dans Moto Boulot Dodo | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note



Commentaires
Que te dire ma grande ?
Continue à accomplir ta mission auprès des Channa, Dara, des So Chean et aussi des Hoh.
(n'oublie pas de te consacrer un petit peu aux filles)
Et continue à murir ton projet. Tu sembles en pleine cogitation. Je suis curieuse de voir ce qui va en sortir.
Je t'embrasse TRES FORT.
Ecrit par : maman fière de bambou | 12.03.2008
Ma chtite Bambou,
j'aime beaucoup la tournure que prend ton blog, la manière dont tu arrives à nous faire comprendre ce que c'est que la vie pour les Cambodgiens...
J'aime la manière dont tu ne décris pas de manière toute rose la manière dont tu fais comprendre que aider, ce n'est pas toujours facile, ce n'est pas toujours bien vu et que là bas comme ailleurs il y a des gens avec qui ça accroche plus qu'avec d'autres...
Tu avances chaque jour un peu plus, tu découvres chaque jour un peu plus et chaque jour je te trouve un peu plus géniale.
Tu me manques et, à mon tour, je t'envoie tout plein de bizzzzzous!
Ecrit par : Lu | 12.03.2008
ouah ! plein de nouvelles photos sur le blog.
Au fait, qu'est-ce que c'est Srok Srae ?
Je t'embrasse ma grande
Ecrit par : maman | 15.03.2008
Le srok Sraé c'est la rizière. Par extension cela désigne le Cambodge rural. Enfin que Bambou me corrige si elle n'est pas d'accord, mais c'est ainsi que je l'entends de mon oreille de géographe.
J'aime vraiment beaucoup ta façon de parler des filleuls Eva, je trouve qu'elle est très clairvoyante.
Je retrouve dans cet article de ton blog ce dont nous avons discuté l'autre jour à Samaki, et ce que tu m'as appris sur les filleuls et leur relation à l'ONG. Je crois que ta conception du parrainage est plus "durable"* que de simplement donner de l'argent à un gosse parce qu'il est pauvre et a une bonne tête comme cela semble être souvent le cas dans beaucoup d'ONG d'aide à l'enfance.
*comme pour le "développement durable" : une façon de voir à long terme et qui cherche à influencer positivement l'avenir. En anglais le terme est "sustainable" je trouve que c'est plus parlant pour évoquer la démarche.
Ecrit par : Juli | 15.03.2008
Oui, compliqué, surtout quand dans sa famille, tout le monde travaille aussi tôt, peut-être qu'il n'a personne en dehors du parrain pour lui rappeler l'importance d'aller à l'école.
Ecrit par : Jean-Sien | 22.03.2008
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