27.02.2008

Anet

J'étais là, assis sur un banc, c'était au printemps. Bon, c'est pas vrai, c'était un siège confortable, en osier, plein de coussins, sur la terrasse d'un café du Quai Sisowath.
Faut pas croire, le week-end, le Bambou quitte le quartier huppé de Toul Kork pour se mêler aux touristes et à la plèbe qui fréquente le centre.

Eugénie était là aussi.

On sirotait un jus d'ananas, en devisant gaiement, et j'éconduisais impitoyablement les enfants des rues qui venaient nous proposer le top 10 des Livres-sur-la-période-khmère-rouge.

"Khniom mirn haeuy." "Khniom ât tign té."

De temps en temps, une serveuse tout aussi impitoyable disait dans un khmer châtié à ces enfants de dégager leurs fesses de là et de ne pas déranger les clients.

Et puis est arrivée une fille un peu plus opiniâtre que les autres, mais qui, comme tous les autres, demandait quelques centaines de riels.
Il faut reconnaître que ces gamins ont de la tchatche.

Il n'y avait rien de comestible à grapiller sur notre table, alors elle a tendu le doigt vers mon verre vide, dans lequel fondaient quelques glaçons. Elle en était là.

Petit à petit, la conversation s'est engagée. Un glaçon, une question, un glaçon, une réponse.

Du coup, on a appris qu'elle avait 14 ans (elle en faisait 10), que son père était décédé. Un glaçon. Que sa mère ne gagnait rien, et qu'elle devait ramener un peu d'argent à la maison sans quoi sa mère la battait. Qu'elle allait à l'école le matin, mais qu'elle devait travailler l'après-midi.

Ensuite, elle m'a demandé d'où venait mon collier. Une amie me l'a offert. Cette amie-là? m'a-t-elle demandé en voyant Eugénie. Non, une autre. Ah, tu as beaucoup d'amie. Moi, je n'en ai pas une seule. Un glaçon.

Et tous les trois ou quatre glaçons (les serveurs khmers sont généreux en glaçons), elle nous demandait un peu d'argent.

Eugénie était dubitative. Moi, je me disais juste que cette petite fille n'était qu'une potentielle filleule parmi tant d'autres.
Mais quoi qu'il en soit, je ne donne pas d'argent aux gamins des rues. A manger ou à boire, parfois.

Un glaçon, une question. Un glaçon, une réponse.

A la fin, quand même, elle a vu qu'elle ne tirerait rien de nous. Et elle avait fini les glaçons.

"Bang srèy ât anet neak krèy krâ !". Toi, tu n'as aucune pitié pour les gens pauvres !

Commentaires

glaçant

Ecrit par : maman dubitative | 28.02.2008

Je dirais même plus, glaçonnant!

Ecrit par : Jean-Sien | 29.02.2008

pendant ce temps, sur l'autre fauteuil, la fille à l'air dubitatif regardait avec tendresse son amie discuter dans une langue étrange avec une gamine qui malgré son apparence de 8 ans à peine parlait avec assurance et un brin d'affront... Les glaçons disparaissaient peu à peu et mes idées filaient lentement, vers Bambou tout d'abord, puis son travail au Cambodge, ma vie enfin, en tant que française en passe de parisianisation, dans mon fauteuil confortable sur une terrasse huppée de Phnom penh...
de la phrase assassine je n'ai rien compris... mais du visage incrédule et blessé du Bambou, j'ai compris que la cible était atteinte, même si le tir était aveugle et l'attaque injuste... totalement injuste. la gamine s'est tout simplement trompée de fauteuils pour diriger sa colère...

Ecrit par : eugénie accroc aux pousses de bambou... | 07.03.2008

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