16.09.2008

Lir haeuy !

"Ca y'est, la boucle est bouclée !!" a dit Héloïse cette après-midi quand on s'est fait la bise à l'entrée du Bazar de l'Hôtel de Ville. On s'est observées mutuellement, engoncées dans nos vestes et nos écharpes.
Et de se dire que c'est bien la première fois qu'on se fait la bise...

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La boucle est bouclée. J'ai transmis les clés des Programmes Enfants à Elodie. Pendant la quinzaine de jours qu'a duré le tuilage, je l'ai enviée d'arriver tout juste et d'être à la veille de faire plein de découvertes et de rencontres.
Et je me suis offert une dernière balade le long de la grand'rue de Champus Khaèk, jusqu'à ce que les enfants appellent ironiquement "la mer", une mare où poussent quelques lotus; une autre sur les passerelles qui tanguent entre les baraques en bois de Krol Ko, entourée d'une nuée d'enfants tous nus et qui me narguaient avec leur talent de petits funambules.

La boucle est bouclée. Je suis allée dire au revoir à Kong Seng, Maa et Oane, à Preah Prasab. Pour le plaisir de voir Kong Seng déambuler en krama sous la maison après le déjeuner, s'affaler dans le hamac et dire "Oh, kdaw nah. Eva, tu veux prendre une douche? Va prendre une douche..."
Pour savourer encore une fois ces moments où la grand-mère, finalement apprivoisée, me fait des confidences qui n'en finissent pas, et que Oane traduit en khmer facile pour la cousine française.
Pour voir une dernière fois Oane envoyer ses poissons en récréation dans les jarres pleines d'eau de pluie avant d'estourbir quelques moineaux faméliques avec sa fronde.

Pour la deuxième fois de ma vie, je suis allée à Kompong Thom, chez ces cousins que Papa m'a révélés en même temps que cette partie de son histoire qu'il cherche en vain à oublier.

Enfin, je suis allée déjeûner chez Iyi Imleng, que j'aime pour sa simplicité et sa chaleur, et parce que quand je la vois avec ses filles Teang et Nay, elle me fait penser à Maman.

La boucle est bouclée. Après avoir passé plusieurs soirées à fêter le départ d'autres volontaires, j'ai été invitée par les étudiants à célébrer le mien, de départ. Au menu, discours, concert, et plein de petits cadeaux kitsches, de ceux dont on sait pertinemment qu'on ne saura pas quoi en faire, mais qu'on ne peut pas laisser derrière soi, même si on a toutes les peines du monde à les glisser dans la valise. 

Ma valise est bouclée. Yous, Seila et Sao sont à la grille et agitent la main et ils deviennent de plus en plus petits au fur et à mesure que mon touk touk s'éloigne.
Et avant de m'embarquer pour ce long voyage de retour, je vois une dernière fois Samith, qui me dit qu'il n'a pas beaucoup de temps, car il est en stage à l'aéroport, mais qu'il voulait me dire au revoir.

La boucle est bouclée. Je suis de retour à Paris, à Guyancourt. Et très bientôt à Sciences Po pour la suite...

La boucle est bouclée. J'écris ce dernier post les oreilles pleines de tubes khmers que j'écoute en boucle pour l'occasion, pour l'inspiration. C'est un peu comme ces soirées passées au foyer devant mon ordinateur à rédiger une LIP-LAP urgente, ou un rapport pour Asnières, ou un post à mettre en ligne le lendemain, pendant que les garçons chantent en étudiant, en se douchant, en cuisinant leur riz de 22h.

Ce blog est bouclé. J'avais plein de projets de posts, des séries, des mots découverts au détour d'une conversation, des portraits, des photos à commenter d'un paragraphe.
J'y ai renoncé par manque de temps, et aussi parce qu'après une journée de terrain, ou encore plus une journée passée devant l'ordinateur, c'était difficile d'alimenter ce blog.
Et puis, c'est parce qu'il faut garder un peu d'inédit pour le retour, pour le partager de vive voix avec vous, qui avez suivi mes aventures avec attention et que je voudrais remercier pour ça.

26.08.2008

Déjà-vu

Comme à mon arrivée, l'air est chaud, moite, et il ne fait pas bon se retrouver dehors sous une pluie de mousson.

Et en conséquence, comme à mon arrivée, Krol Ko est de nouveau sous la flotte. Et Eng Many a encore dû déménager parce que la cabane dans laquelle il vit est dans l'eau jusqu'au nombril. Alors se déplacer d'une maison à l'autre tient du numéro de funambule.

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Comme à mon arrivée, il y a une épidémie de dengue à Champus Khaèk.

Comme à mon arrivée, c'est l'effervescence parce qu'après une année choyés en foyer à Phnom Penh, les étudiants prennent leur envol. A eux de gérer leur argent pour payer le loyer, les factures d'eau et d'électricité, les fournitures scolaires, les habits, la nourriture, l'entretien du vélo, ...
Et pour les remplacer, il y a un groupe d'étudiants encore tout timides, qui trouvent que Phnom Penh est une ville "strange", pas juste plus rapide, ou avec plus de traffic, ou plus grande, mais "strange".

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J'ai une impression de déjà-vu.

 

Mais bon, en un an, il s'est passé des choses. A Krol Ko, comme à Champus Khaèk, comme à Samaki, comme à Takéo, comme à Phnom Penh, comme à Phnom Basset, je connais les filleuls par leur prénom. Et parfois, je connais aussi les mamans ou les papas ou les frères et soeurs des filleuls.

Et Vireak a appris à lire, comme Srey Noch, et Pisey, et Phirum, et Veasna.
Et puis, Sonia a une nouvelle maison, et moi, je suis invitée à dîner chez son parrain et sa marraine à Paris.
Et la petite Somnang, qui m'avait tant effrayée au début, tant elle était petite, et chétive, et peu éveillée, voilà qu'elle sourit, qu'elle gazouille, qu'elle va bientôt marcher, qu'elle est beaucoup moins souvent malade.

En un an, 23 noms se sont ajoutés à ma liste de contacts Skype. Et du coup, je reçois des petits messages à toute heure de la journée. Et même maintenant qu'ils sont partis de la maison, je suis sur leur dos à les encourager à étudier. "Go back to your work right now :@"
Quand c'est Hoh, c'est "Hi Mum, have lunch yet?".
Socheat, lui, a toujours été plus réservé. Il crée de la distance, s'en tient au "Good afternoon aunt Eva"
Et puis y'a Chhorvorn : "Hello sister, have a nice lunch today"
Enfin vous avez compris, je fais partie de la famille maintenant.

Oui, parce que après un an, j'ai un filleul au Cambodge, Mithona ("Tchumrirbsour Mak !")

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Et un grand-petit frère, Chhorvorn.

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"Bang srey, tu vas nous manquer. Quand est-ce que tu reviens?"
Mais je suis pas partiiiiii-euh !
Mais bon, moi, au moins, je sais que je vais revenir, et j'ai intérêt à rester au moins aussi longtemps que cette fois-ci, parce que sinon je n'aurai jamais le temps de tout faire.

J'ai pas encore visité le Rattanakiri, Kampong Cham, Kratie. Ni consacré assez de temps à la région de Kampot. Et puis, peut-être qu'à ce moment-là, il y aura une super route pour aller à Preah Vihear, et plus aucun risque d'être prise en sandwich entre des Khmers et des Thaïlandais armés jusqu'aux dents.
Il faut que j'aille voir 220 familles dans 6 programmes différents. Mithona commence déjà à s'entraîner pour le concert qu'il m'a promis.
Hoh, Kim Heng, Borin, Seyha, qui seront salariés avant moi, tout compte fait, ont dit qu'ils m'offriraient un teukelok au boui-boui du coin, celui où Héloïse et moi on avait établi note QG.
On se fera sûrement un dîner à la Marmite avec Chanroeun, pour que je puisse évaluer son niveau de français.
Et puis je suis d'ores et déjà invitée chez Chhorvorn à côté de Banteay Chhmar.

Je pars, pour mieux revenir...

23.08.2008

Il est vraiment, il est vraiment ...

Je vous ai déjà parlé de Chanroeun ?

Comme celui de la plupart des étudiants, le récit de sa vie ferait pleurer les bas-reliefs du Preah Khan. Comme la plupart des étudiants, il est hanté par les difficultés que sa famille rencontre au quotidien, et rongé par la culpabilité parce que le fait qu'il soit à Phnom Penh représente un sacrifice pour ses proches. Mais contrairement à la plupart des étudiants, Chanroeun vient spontanément en parler, et ce n'est pas seulement pour pratiquer le français.

Avec les autres, il faut poser des questions, beaucoup de questions. Sur tous les sujets. Et s'estimer heureuse si la réponse fait plus de trois mots.
Alors quand Chhorvorn m'a déballé sa vie par le menu en guise de remerciements le soir où il a appris que sa marraine était ma maman à moi, il ne le savait certainement pas, mais il n'aurait pas pu me faire de plus beau cadeau.

 

"Tu sais, Eva, aujourd'hui, j'ai fini mes examens.
_ Ah oui ? Et alors, ça s'est bien passé, tu es content de toi Chanroeun ?
_ Oui. Tu sais, Eva, j'ai fait comme tu m'avais dit au 1er semestre : j'ai répondu aux questions avec le plus de points d'abord. Et du coup, j'ai eu le temps de tout faire."

Chanroeun, il a obtenu une bourse pour étudier à l'Université de Droit et Sciences Economiques grâce à ses excellents résultats au bac. Chanroeun, il sait ce qu'il veut faire. Du droit, d'abord, comme son oncle, et malgré le désaccord de son père. Chanroeun, il voudrait être député. Chanroeun, il a un rire tonitruant, et malheureusement pour lui, il a toujours une envie irrépréssible de rire quand Héloïse et moi on fait une annonce, ou qu'on met en place une nouvelle règle au foyer.

C'est Chanroeun qui s'est dénoncé quand on a demandé qui avait pris les paniers en plastique qu'on avait achetés pour mettre les éponges dans la cuisine. Alors qu'on avait bien précisé que ça nous suffisait qu'ils reviennent à leur place. Et cette fois-là aussi, il n'a pas pu s'empêcher de rire.

 

Il y a un an, Chanroeun ne savait pas un mot de français. Ou alors, si, peut-être "Bonzour" et "Madame".

Aujourd'hui, il cite "bavarder" quand je lui demande un exemple de verbe du Premier Groupe, il lit Cambodge Soir et il écoute RFI. Et tous les trois mois, il écrit une lettre en français à son parrain qui ne lui répond pas, honte sur lui.

"Eva, j'ai les résultats de mon concours.
_ Oui, dis-moi, dis-moi vite. Alors, t'as réussi ? Ca y'est, t'es admis dans la section française ?
_ Ben, euh...
_ Oh mince...
_ Non, Eva, je suis 8ème. Et je vais avoir cours de français dans le groupe des forts.
_ Youhou, mais c'est trop cool !!"

Et je me suis retenue de toutes mes forces pour ne pas le serrer dans mes bras.

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02.08.2008

CHHOM Bunthy

CHHOM Bunthy, c’est un garçon tout grand tout maigre, legenre dégingandé quoi, qui arrive tout le temps le dernier à la distribution du parrainage, alors qu’il habite juste à cinq minutes en vélo du centre Enfants du Mékong, dans une maison en bois prise en sandwich entre le Boeng Kak et la voie ferrée. Encore un endroit où il fait bon habiter…

Il arrive tout le temps en dernier, mais c’est pas énervant, plutôt chic. Mais si vous savez, il a le don pour arriver juste au moment où on croit que la distribution est finie. Et en fait, il reste CHHOM Bunthy.

Alors une dernière fois, on demande au filleul de fermer la porte derrière lui, et on fait notre petite enquête avant de lui donner le parrainage. Pour humaniser un peu la distrib. Pour bien marquer la différence entre l’équipe des Programmes Enfants de Phnom Penh et les innombrables ATM de la banque ACLEDA.

Et quoi qu’on dise, qu’elle que soit la question, la réponse de Bunthy est la même.

"Héhé".
Y'a des variantes. "Héhé bang srey" par exemple.

Un "héhé" nasillard qui pourrait sembler vraiment machiavélique, mais c’est juste la façon dont Bunthy nous fait comprendre qu’il est content de nous voir. D'ailleurs on s'y trompe jamais, le "héhé" est toujours assorti d'un grand sourire.

Du coup, on est contents de le voir aussi.

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CHHOM Bunthy est l'aîné d'une famille de cinq enfants, trois filles et deux garçons, tous scolarisés.  

Depuis longtemps, comme en témoignent M. LONG Saroeun et les fiches de suivi trimestriel, CHHOM Bunthy rêve de devenir électricien. Ca inquiète un peu sa maman, parce que quand même, électricien, c'est dangereux.
Je sais pas en France, mais au Cambodge, je vais pas la contredire.
Mais il y a quelques semaines, les rêves de CHHOM Bunthy ont pris un autre tour.

CHHOM Bunthy est en Grade 12. Comme tous les filleuls de Grade 12 (bon, d’accord, il n’y en a que deux, trois si on compte la grande sœur de MOL Sapada, Srey Tum, dans tous les Programmes Enfants de Phnom Penh, mais c’est vrai quand même, comme tous les filleuls de Grade 12) Bunthy a passé l’examen de sélection des étudiants organisé par Enfants du Mékong. Les épreuves d’anglais, maths et logique sont préparées par le CIST.
Les épreuves de khmer, culture générale, biologie, physique et chimie par Enfants du Mékong.

Quand je les ai vus tous les trois, courbés sur leurs copies épreuve après épreuve dans une petite salle de cours du centre EdM, à griffonner des pages et des pages de brouillon pour rendre des copies presque vierges, je me suis dit qu’on n’avait pas bien fait notre boulot. Qu’à l’avenir, il faudrait prévenir les filleuls de Grade 12 bien avant les inscriptions en avril, et leur donner des annales au cours de l’année pour leur donner une idée du niveau, et leur donner ces tuyaux essentiels qu’on nous rabâche à longueur d’année au lycée en France.
« Relis ta copie. »
« Lis toutes les questions avant de commencer. Réponds aux questions avec le plus de points d’abord »
« Apprends à bien gérer ton temps. »

On l’a appris il y a deux semaines : CHHOM Bunthy est admissible au CIST. Il lui a ensuite fallu passer un oral, et il attend maintenant la visite des enquêteurs sociaux du CIST. Même s’il passe tout ça, les admis seront classés, et seuls les 120 ou 130 premiers commenceront vraiment leurs études au CIST en octobre.

CHHOM Bunthy le sait. Mais tout de même, il se prend à rêver de devenir bientôt IT Manager pour une entreprise khmère.

Turetuoh

L’autre jour, au bureau, Thary a reçu un coup de fil, et m’a ensuite annoncé qu’elle me demandait deux jours et demi de congés, parce que cette année, elle surveille les épreuves du baccalauréat, du 4 au 6 août.
Ce qui m’a fait penser que pour une fois, j’ai échappé au présentateur du JT qui dit « Ce matin, 500 000 lycéens en classe de Terminale ont planché pendant 4 heures sur le sujet de philosophie, la première épreuve du baccalauréat. » Et d’énumérer la liste des sujets par section, et les adresses de sites Internet où on peut trouver un corrigé.

Je vais pas vous mentir, y’a des choses qui me manquent au Cambodge. C’est pas pour rien qu’avec Héloïse, on se ressource à la Marmite, entre autres hauts lieux de la gastronomie française à Phnom Penh.
Le métro. Le bon pain. Les douches chaudes. Les balades à pied dans Paris où on peut lever le nez pour lorgner les immeubles Haussmanniens sans craindre de se cogner dans l’étal d’un vendeur ambulant qui a investi le trottoir.

Mais la télé française, je pourrais m’en passer encore pendant vingt-six mois au moins.