02.08.2008

CHHOM Bunthy

CHHOM Bunthy, c’est un garçon tout grand tout maigre, legenre dégingandé quoi, qui arrive tout le temps le dernier à la distribution du parrainage, alors qu’il habite juste à cinq minutes en vélo du centre Enfants du Mékong, dans une maison en bois prise en sandwich entre le Boeng Kak et la voie ferrée. Encore un endroit où il fait bon habiter…

Il arrive tout le temps en dernier, mais c’est pas énervant, plutôt chic. Mais si vous savez, il a le don pour arriver juste au moment où on croit que la distribution est finie. Et en fait, il reste CHHOM Bunthy.

Alors une dernière fois, on demande au filleul de fermer la porte derrière lui, et on fait notre petite enquête avant de lui donner le parrainage. Pour humaniser un peu la distrib. Pour bien marquer la différence entre l’équipe des Programmes Enfants de Phnom Penh et les innombrables ATM de la banque ACLEDA.

Et quoi qu’on dise, qu’elle que soit la question, la réponse de Bunthy est la même.

"Héhé".
Y'a des variantes. "Héhé bang srey" par exemple.

Un "héhé" nasillard qui pourrait sembler vraiment machiavélique, mais c’est juste la façon dont Bunthy nous fait comprendre qu’il est content de nous voir. D'ailleurs on s'y trompe jamais, le "héhé" est toujours assorti d'un grand sourire.

Du coup, on est contents de le voir aussi.

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CHHOM Bunthy est l'aîné d'une famille de cinq enfants, trois filles et deux garçons, tous scolarisés.  

Depuis longtemps, comme en témoignent M. LONG Saroeun et les fiches de suivi trimestriel, CHHOM Bunthy rêve de devenir électricien. Ca inquiète un peu sa maman, parce que quand même, électricien, c'est dangereux.
Je sais pas en France, mais au Cambodge, je vais pas la contredire.
Mais il y a quelques semaines, les rêves de CHHOM Bunthy ont pris un autre tour.

CHHOM Bunthy est en Grade 12. Comme tous les filleuls de Grade 12 (bon, d’accord, il n’y en a que deux, trois si on compte la grande sœur de MOL Sapada, Srey Tum, dans tous les Programmes Enfants de Phnom Penh, mais c’est vrai quand même, comme tous les filleuls de Grade 12) Bunthy a passé l’examen de sélection des étudiants organisé par Enfants du Mékong. Les épreuves d’anglais, maths et logique sont préparées par le CIST.
Les épreuves de khmer, culture générale, biologie, physique et chimie par Enfants du Mékong.

Quand je les ai vus tous les trois, courbés sur leurs copies épreuve après épreuve dans une petite salle de cours du centre EdM, à griffonner des pages et des pages de brouillon pour rendre des copies presque vierges, je me suis dit qu’on n’avait pas bien fait notre boulot. Qu’à l’avenir, il faudrait prévenir les filleuls de Grade 12 bien avant les inscriptions en avril, et leur donner des annales au cours de l’année pour leur donner une idée du niveau, et leur donner ces tuyaux essentiels qu’on nous rabâche à longueur d’année au lycée en France.
« Relis ta copie. »
« Lis toutes les questions avant de commencer. Réponds aux questions avec le plus de points d’abord »
« Apprends à bien gérer ton temps. »

On l’a appris il y a deux semaines : CHHOM Bunthy est admissible au CIST. Il lui a ensuite fallu passer un oral, et il attend maintenant la visite des enquêteurs sociaux du CIST. Même s’il passe tout ça, les admis seront classés, et seuls les 120 ou 130 premiers commenceront vraiment leurs études au CIST en octobre.

CHHOM Bunthy le sait. Mais tout de même, il se prend à rêver de devenir bientôt IT Manager pour une entreprise khmère.

Turetuoh

L’autre jour, au bureau, Thary a reçu un coup de fil, et m’a ensuite annoncé qu’elle me demandait deux jours et demi de congés, parce que cette année, elle surveille les épreuves du baccalauréat, du 4 au 6 août.
Ce qui m’a fait penser que pour une fois, j’ai échappé au présentateur du JT qui dit « Ce matin, 500 000 lycéens en classe de Terminale ont planché pendant 4 heures sur le sujet de philosophie, la première épreuve du baccalauréat. » Et d’énumérer la liste des sujets par section, et les adresses de sites Internet où on peut trouver un corrigé.

Je vais pas vous mentir, y’a des choses qui me manquent au Cambodge. C’est pas pour rien qu’avec Héloïse, on se ressource à la Marmite, entre autres hauts lieux de la gastronomie française à Phnom Penh.
Le métro. Le bon pain. Les douches chaudes. Les balades à pied dans Paris où on peut lever le nez pour lorgner les immeubles Haussmanniens sans craindre de se cogner dans l’étal d’un vendeur ambulant qui a investi le trottoir.

Mais la télé française, je pourrais m’en passer encore pendant vingt-six mois au moins.

24.07.2008

Non, je ne rentre pas tout de suite tout de suite quand même...

L'autre jour, au bureau EdM de Phnom Penh, Héloïse poussait les hauts cris parce qu'on avait reçu un mail d'Asnières, nous exhortant de rester tranquillement chez nous et de ne pas tenter le diable en période d'élections.

Héloïse, ça l'enquiquinait parce qu'elle bouge tout le temps, qu'elle joue un peu contre la montre ces derniers temps pour voir une dernière fois tous ses programmes avant l'arrivée de sa remplaçante Sabrina.

Moi, j'ai juste reporté un rendez-vous avec mon cousin Sam, qui a beau vivre en France, c'est au Cambodge qu'on se rencontre...

Ce matin, alors qu'Héloïse est à Sisophon malgré les instructions de Damien, mais avec la bénédiction de l'ours Martin, alors que Ludo et Margaud coulent des jours heureux à Siem Reap (un temps, ils envisageaient de faire un crochet par Preah Vihear aussi), ma boîte mail s'est ouverte sur ça :

"TRES URGENT !

 

Chers Bambous,

Comme Martin vous l'a stipulé aujourd’hui par téléphone, et face à l’escalade des tensions au Cambodge, il vous est expressement demandé de rejoindre demain matin 24 juillet 08, le centre EDM de Sisophon avant un rappatriement vers Bangkok !
D’ici là, restez chez vous et ne sortez pas pendant la nuit ! Nous comptons sur vous pour respecter et faire respecter scrupuleusement ces consignes !
Martin est disponible pour répondre à vos questions.

A bientôt

Stéphane"

Ni une ni deux, j'appelle Martin qui est censé m'avoir informée depuis hier de mon rapatriement immédiat vers Bangkok, et qui en fait tombe des nues.

Bon, je vais pas vous mentir pour vous rassurer, même à toi Mamie, c'est vrai qu'on a un peu du mal à comprendre ce qui leur passe par la tête à tous, particulièrement à la frontière avec la Thaïlande. Mais bon, jusqu'ici, à Phnom Penh, si on ne lit pas les journaux, on a l'impression que la seule chose qui sorte de l'ordinaire, c'est les élections, et ça ne justifie pas un rapatriement.

6 heures (et un coup de fil de Papa-un-peu-alarmé-quand-même) plus tard, la décision tombe : "C'est bon, Eva, tu peux rester!"

Je suis à moto derrière LONG Saroeun, j'ai fait de la gymnastique pour pouvoir enlever mes lunettes et mon casque d'une seule main, en tenant le téléphone de l'autre, et je suis trempée parce que j'ai oublié ma cape de pluie. Mais malgré tout, y'a comme un grand poids qui s'envole de ma poitrine.

Rentrer en France, je commence à m'y faire. Je m'y prépare. Je tourne et retourne cette idée dans ma tête. Je mé réjouis de revoir ma famille, mes amis.

Mais partir d'ici du jour au lendemain, sans dire au revoir à personne, ni à toutes ces familles auxquelles je suis très attachée, ni à ma famille à Preah Prasab et Kompong Thom, ni aux étudiants, parce qu'ils reviennent quelque jour avant mon départ, rentrer comme ça, je ne suis pas sûre d'en être capable.

05.07.2008

La nouvelle

Dans le programme des Filleuls Isolés de Phnom Penh (7-2 pour les initiés), il y a une nouvelle.
Comme leur nom l’indique, les filleuls du programme 7-2 sont isolés. Comme leur nom ne l’indique pas nécessairement, les filleuls du programme 7-2 n’habitent pas tous à Phnom Penh.
En l’occurrence, Chhorvy habite à l’entrée de la ville de Kompong Speu, province de Kompong Speu. C’est pas la porte à côté.

Nous sommes donc partis à 8h30. Saroeun, aux commandes de notre fidèle véhicule, et Eva, à l’arrière, en train de jouer les « Neak Kasaèt » avec son appareil photo.

J’ai mitraillé, alors je vais vous faire un tri…

D’abord, il y avait un gars qui revendiquait son soutien au CPP.
Je dis ca, mais c'est pas un reproche. Il a le droit. Nous sommes dans un pays libre.
Surtout pour les partisans du CPP. 

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Puis un camion bourré de cochons qui grouikaient tout ce qu’ils pouvaient.

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Ensuite, un groupe de gars qui nous faisaient signe.

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On s’est arrêtés.
« On se connaît ? »
En fait, c’était juste les rabatteurs des chauffeurs de « lan touris’ » qui vont à Kompong Som ou Krong Kep.

Puis, au fur et à mesure qu’on s’éloignait de Phnom Penh le paysage s’est mis à changer.

D’abord, il y avait de plus en plus de rizières, au milieu desquelles trônaient d’immenses usines tirées tout droit d’« Edward aux mains d’argent ».

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Mais paradoxalement, il y avait aussi plus de projets de construction grandioses, alors que ni les agriculteurs qui possèdent un demi-hectare de rizière, ni les ouvrières des usines, n’auront jamais les moyens d’acheter de telles maisons.

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Et enfin, y’a eu la montagne.

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Au bout de deux heures de moto-photo, on est arrivés chez Chhorvy, qui s’est révélée être une jeune fille qui valait la peine qu’on fasse toute cette route. Elle est en Grade 6 et très motivée par ses études. Depuis deux mois qu’elle et sa mère ont déménagé à Kompong Speu, elle s’est réinscrite à l’école où elle est première de sa classe, et elle suit beaucoup de cours de soutien.

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Quand nous avons eu fini cette visite, il était bientôt midi, et pour profiter à fond de notre dernier jour de travail en duo (Ohhh, j’ai oublié de vous dire, j’ai deux nouveaux employés qui arrivent lundi), Saroeun et moi avons décidé de faire du tourisme. Nous avons mangé au marché, acheté le dessert en prévision de faire un pique-nique, et nous voilà repartis, en moto-photo, pour Ompe Phnom. Là-bas, il y a une pagode envahie de singes, puis un Resort dernier cri composé de petites paillotes meublées essentiellement de hamacs.

Dans l’enceinte de la pagode, nous avons résisté vaillamment à une petite vieille qui insistait pour qu’on achète des bananes pour les singes. Du coup, elle a retourné sa veste et proposé de nous vendre des bananes pour les offrir a Bouddha.

Arrivés à la pagode, nous avons rencontré un vieil homme qui nous a lu les lignes de la main. Il avait un don. Oui, je sens votre doute poindre... Eh bien, vous seriez étonnés !!
"Donne-moi ta main gauche, ma fille.
"Oh, toi, tu as le cœur droit, ça se voit. Et là, ça dit que tu aimes les voyages, que si tu restes trop longtemps en un même endroit, tu vas t’ennuyer. 
"Ah ma pauvre, tu as le cœur sur la main, mais les gens que tu aides ne te remercient pas. Tu leur prêtes de l’argent, ils ne te le rendent pas." Là, on s’est regardés avec Saroeun, et on s’est dit qu’il était temps que je parte, sinon toute la compta des Programmes enfants va se casser la figure. Le problème, c’est qu’il a redit la même chose à Sareoun quand ç’a été son tour.

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Lui comme moi aurons beaucoup de chance au mois de novembre. Je vous tiendrai au courant.

Je vous passe la partie sur cette merveilleuse histoire d’amour que j’ai vécue à l’âge de 17 ans, avant que ce garçon qui étudiait dans ma classe s’en aille et me brise le cœur, parce que le vieil homme se basait essentiellement sur le fait que j’avais 24 ans…

Pour nous remettre de nos émotions, nous avons décidé d’aller faire une sieste au Resort. Maintenant, y’a des photos compromettantes de Saroeun qui traînent dans le bureau, et plus personne ne se fait d’illusions sur le sérieux de l’équipe des Programmes enfants…

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28.06.2008

Boh Tchnaot

Ce matin à 8h, Margaud et Ludovic avaient organisé une conférence pour les étudiants, sur le thème "One month before the elections. Political life in Cambodia".

Les intervenants étaient deux khmers, l'un employé de l'ONG Buddhism for Development, avec laquelle Enfants du Mékong a un partenariat, l'autre journaliste chez K-Set.

Hors de question de prendre parti. Même entre eux, même quand je leur demande, la plupart des garçons gardent leurs opinions politiques pour eux.
Au Cambodge, où la notion d'intimité n'existe pour ainsi dire pas, la politique est une affaire privée.

8h, c'est aussi l'heure à laquelle j'ai été réveillée en grande fanfare par le camion de l'antenne du CPP de la rue 590 à Tuol Kork dont les haut-parleurs inondaient le quartier de... "Sarika kaèv...".
Je vous explique, c'est la seule chanson que je connaisse en khmer, et encore, j'ai tout oublié à partir du deuxième vers.

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Du coup, je me suis dressée dans mon lit, pas contente d'être réveillée comme ça, mais émue d'entendre cette chanson-là en particulier, et j'ai écouté les paroles. Et voilà que, pour le peu que j'en comprenais, ça parlait non pas des aventures d'un petit merle, mais  du "kenapak protcheachun" (le CPP en khmer), du 7 janvier 1979, de la municipalité au grand complet (CPP), du commandant en chef des armées (c'est mon voisin aussi, alors faut le ménager, re-CPP), de Samdech divers et variés (CPP, encore et toujours) et de leur intégrité, de leur fidélité, de leur dévouement, tant au Parti qu'au peuple khmer, de leur certaine idée du Cambodge.

Ils sont très forts. Ils ne reculent devant rien.

Ils ont aussi placardé sur les portails de toutes les maisons du quartier leur programme (du moins, j'imagine que c'est le programme, parce que je n'ai pas eu le courage de l'éplucher).

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A l'antenne du CPP de la rue 590 à Tuol Kork, il y a des réunions politiques tous les week-ends. Ils invitent des convaincus qui applaudissent à toutes les phrases, et des moins convaincus qui se sentent obligés d'applaudir parce qu'ils sont en situation d'infériorité. Bien entendu, tous ceux qui applaudissent se voient décerner un sarong à la fin de l'après-midi.
Et depuis quelques jours, c'est la fête. Des banderoles flottent dans le vent et la nuit, ils allument des guirlandes de couleur, c'est chou. J'ai dit aux garçons que les membres du CPP fêtaient déjà leur victoire.
"Eva, you talk like Radio Awmal [la guêpe], the radio which always criticizes the government."

Je leur ai dit que No les mecs, I'm not like that.
Et puis j'ai conseillé à Vanntean de faire attention avec son ballon de foot, de pas l'envoyer dans la cour de l'antenne du CPP de la rue 590 à Tuol Kork.
"They would not give it back to you unless you promise to vote for them."